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4 Éléments d'Ethnographie Indienne (en cours)



Mots clés : Inde védique Sacrifice Ethnomathématiques

Champs : Anthropologie religieuse Ethnographie villageoise Route des Indes



1- Note sur l'acte sacrificiel dans l'Inde ancienne

2- L'aigle et le serpent

3- Rues de Pondichéry


anthropologieenligne.com : unité de l’homme et diversité des cultures



Rues de Pondichéry
(page en construction)

(documents bruts pour) Fragments d'histoire...


PONDICHERY ou PONTICHERY, (Géog. mod.) Ville détruite des Indes orientales, sur la côte de Coromandel, à la bande de l'est de la presqu'île des Indes, en - deçà du Gange.
Cette ville étoit grande, fortifiée régulierement, & avoit ses rues tirées au cordeau.
Les maisons des Européens y étoient bâties de brique, & celle des Indiens de terre enduite de chaux.
Pondichery étoit le plus bel établissement qu'ait eu aux Indes orientales la compagnie françoise; cet établissement ne contenoit pas seulement les marchandises que fournit la côte de Coromandel, il servoit aussi d'entrepôt pour toutes celles qui s'enlevent de Bengale, de Surate, & de toute la côte de Malabar.
Les marchandises qui se fabriquoient à Pondichery même, étoient des toiles de coton blanches :
les toiles peintes qui s'y vendoient, se tiroient de Masulipatan, & en portent le nom; celles qu'on y tiroit d'ailleurs, étoient des étoffes de soie, des mouchoirs de coton.
(Notice de l'Encyclopédie, ou
Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers,
par une société de gens de Lettres
(1751-1772)


Antiquité et Temps modernes

Depuis l'antiquité, la côte de Coromandel est le théâtre d'échanges entre l'Orient et l'Occident. À environ six kilomètres de la ville de Pondichéry d'aujourd'hui, des vestiges d'occupations successives, liées aux fluctuations de l'embouchure de la rivière Ariancoupam, allant de l'époque néolithique (urnes funéraires visibles au Musée de Pondichéry) jusqu'à une occupation romaine qui fut prospère jusqu'au IIIe siècle, ont été mis à jour. La ville antique, Virapatnam (en sanscrit patnam signifie port et comptoir), était un emporium romain. Des amphores, des pièces d'or et d'argent attestent d'échanges commerciaux continus sur cette côte qui était aussi une destination du commerce chinois. Le Périple de la mer Érythrée, guide à l'usage des marins et des commerçants, rédigé vers 40-50 après J. C. par un Égyptien hellénophone, et la Géographie de Ptolémée font état d'un port nommé Poduké qui désignerait Putucceri. D'après Strabon, la flotte commerciale pour l'Inde comptait plus de cent-vingt vaisseaux. Les échanges indo-romains du 1er siècle sont confirmés par plusieurs ambassades indiennes
venues par voie maritime ou terrestre à Auguste, à Claude, à Trajan, Hadrien, Antonin le Pieux, Elagabal, Aurélien et Constantin. Le commerce de Rome dépassa l'Inde : les annales chinoises rapportent que Marc-Aurèle envoya une ambassade en Chine pour inaugurer des échanges directs ayant principalement la soie pour objet, dont les Parthes étaient les intermédiaires obligés...

Puducherri, "ville nouvelle" en Tamoul est un port florissant sous la dynastie de Cholas (IXe-XIIIe siècle). Pendant cette période, l'Inde est une puissance maritime et commerciale. Au XVIIe siècle, une importante production textile met en relation princes locaux et marchands étrangers. Dès le milieu du XVIe siècle, les Portugais ont une loge à Puducheira qu'ils garderont jusqu'en 1614. Les Hollandais, puis les Danois s'y installent. "Impatient de voir l'industrie des toiles peintes reprendre son essor, Sher Khan Lodi, alors gouverneur de la région, entra en contact avec François Martin qui accepta le principe d'un établissement français […] En décembre 1672, Bellanger de Lespinay rendit visite au chef mulsuman à Valkondapuram et obtint la cession d'une loge ; en février 1673, il débarquait à Pondichéry ; il en repartit le 6 septembre de l'année suivante, laissant la responsabilité de l'établissement à François Martin qui allait en faire le principal comptoir français en Inde." (Jean Deloche, Le vieux Pondichéry, 1673-1824, revisité d'après les plans anciens, IFP, EFEO, 2005, p.12, citant Jouveau-Dubreuil, G., Revue historique de l'Inde française, vol. VIII, 1952, pp. 143-237).


La richesse de l'Inde dans le Journal d'Ananda Ranga Pillai :

« M Duquesne écrit qu'il y a beaucoup de temples à Tanjore et que les rues, les routes, les bois et la fertilité générale dépassent ce que nous avons en Europe. Est-ce une si belle région que ça ?»
Je répondis :
« C'est la vérité. Nous disons qu'il n'y a pas de pays comme le Coromandel à 1000 ou 2000 lieues à la ronde, et même dans le reste du monde.... Cette contrée n'a pas son égale. Dans tout le pays tous les chemins carrossables sont plantés d'avenues de cocotiers. Les belles maisons se suivent toutes, avec des temples, des salles de réunion, des gîtes d'étape et des « pandals » superbes, en sorte qu'il faut le voir pour le croire. Avec cela, dans chaque village vous avez un ou deux canaux toujours pleins à ras bord de l'eau de la Cauveri. Il n'y a pas cent pieds de sol inculte. Le pays est cultivé sur toute son étendue. Tout est au même niveau, et les canaux sont aussi nombreux et bien tracés que les lignes de la main » (VI. 314 ).


La rencontre avec les Européens

voir, sur les compagnies de commerce :
Les Compagnies de commerce et la première colonisation de Madagascar
La Compagnie Française des Indes Orientales de 1664
Madagascar : l'“Originaire”, l'“Engagé” et l'“Habitant”

La fortune a, dit-on, des temples à Surate.
Jean de La Fontaine,
L'Homme qui court après la fortune, et l'Homme qui l'attend dans son lit


“Il n'y a point d'événement aussi intéressant pour l'espèce humaine en général, et pour les peuples de l'Europe en particulier, écrit l'abbé Raynal dans son Histoire philosophique et politique des Établissements et du Commerce des Européens dans les deux Indes (1781) que la découverte du Nouveau-Monde et le passage aux Indes par le cap de Bonne-Espérance [...]. Les productions des climats placés sous l'équateur se consomment dans les climats voisins du pôle ; l'industrie du Nord est transportée au Sud, les étoffes de l'Orient sont devenues le luxe des Occidentaux.”



Les compagnies : philosophie, généralités

L'histoire des compagnies des Indes est représentative des transformations structurelles de l'Occident des Temps modernes quand les Découvertes et le développement des échanges font éclater les coutures de l'ordre féodal (la trifonctionnalité européenne : oratores, bellatores, laboratores). Cette mutation est économique, religieuse et culturelle. A l'origine des Bourses de valeurs d'aujourd'hui, les compagnies des Indes sont le prototype des sociétés par actions. Elles expriment la montée en puissance du Tiers ordre. Cette mutation économique modifie aussi la configuration de la foi. La religion réformée n’est pas seulement la religion des marchands, c’est celle dans laquelle le clergé cesse, non seulement d’être le premier des trois ordres, mais cesse d’être un ordre ("Tout baptisé peut se vanter d'être consacré prêtre, evêque et pape...”, dit Luther). Clé de voûte et légitimité de la trifonctionnalité, l’Eglise est attaquée dans son dogme et dans son rôle de justification sociale. La péremption de l'opposition entre "spirituels" et "temporels", désacralisation du métier de prêtre, vaut aussi infirmation de la valeur opératoire des symboles et déplacement du champ du religieux vers la sphère de l'activité mondaine. De fait, les lignes se déplacent : le commerce maritime ne déroge pas, les bourgeois prennent terre et certains ordres religieux se mettent au commerce et à la banque.
[Sortir de l’ordre féodal, c’est critiquer l‘Eglise (voir la critique du marchand, un sermon à citer).]

Le modèle de la compagnie de commerce est hollandais, puis anglais ; le Danemark, la France, le Saint empire germanique, la Suède suivent. Son caractère propre tient dans l'investissement des princes ou des États dans leur création et dans leur fonctionnement. "Il semble qu'il n'y ait pas deux caractères plus incompatibles que celui du marchand et celui de souverain", écrit Adam Smith. C'est pourtant cet acteur paradoxal qui est à l'origine du capitalisme des Temps modernes. Préfiguration de l'État-marchand dont la fin est de garantir "l'exercice de la marchandise" – selon la formule de Descartes à Guez de Balzac, à propos d'Amtersdam : où il n'y a "aucun homme, excepté moi, qui n’exerce la marchandise" - 5 mai 1631.


Comptoir de la Compagnie des Indes à Londres, 1846.

Charles II et Catherine de Braganza, 1670
la devise proclame :
DIFFVSVS IN ORBE BRITANNVS

Canon aux armes de la Vereenidge Oost Indische Compagnie, chambre d’Amsterdam



Le fort danois Dansborg, construit en 1620,
et Tranquebar. Plan de 1730

Privilège de la Compagnie de Suède, 1731

L'aventure maritime a pour objet le contrôle du commerce des produits d'Asie. Après la chute de Constantinople (1453), les produits de l’Orient arrivent en Occident par la mer Rouge et l’Egypte. L’océan Indien est alors le lieu d'échanges reliant la Chine, la Malaisie, l'Inde, la péninsule arabique et l'Afrique de l'Est. Malacca et Ormuz sont les deux principaux pôles de cette activité maritime rythmée par le régime des moussons. Si le doublement du Cap de Bonne Espérance a pour conséquence, au plan européen, la prise de contrôle de ce commerce par le Portugal au détriment de Venise, ses conséquences sont aussi régionales et mondiales. L'arrivée des Portugais dans l'océan Indien va bouleverser les échanges régionaux et mettre en relation les "deux Indes", l'argent du Nouveau monde servant à l'acquisition des productions de l'Orient. Les compagnies des Indes orientales, en effet, achètent, à Cadix, Amsterdam ou Bayonne, le métal provenant des Amériques pour acquérir les biens qu'elles importent en Europe. "L'Inde, a pu dire un contemporain, est le tombeau de l'argent."

Découvert en 1545, le site minier de Potosí, avec sa Casa de la Moneda où était frappé l'argent, fut le plus vaste complexe industriel du XVIe siècle. En 1610, la ville, aujourd'hui inscrite au patrimoine mondial de l'humanité, comptait 160 000 habitants. Deux milliards d’onces d’argent ont été extraites du Cerro Rico durant la colonisation espagnole. A la fin du XVIe siècle la production du Pérou représentait la moitié de la production mondiale (la technique de l'amalgame utilisée, du mercure ayant été découvert dans les Andes, permettait une exploitation plus complète du minerai – l'argent est dissous dans le mercure, éliminé par distillation). Chaque année une flotte rentrait en Espagne chargée des métaux précieux (et des marchandises apportées par le "galion de Manille").


La technique de l'amalgamación à Potosi

Cette aventure maritime par le Cap de Bonne Espérance est d’abord portugaise. Elle associe l'exploration et la recherche de biens précieux. La progression des navigateurs portugais vers le sud est marquée par des installations permanentes à visée commerciale, l'or, l'ivoire et les esclaves constituant les biens traités. En 1488, le doublement du Cap des Tempêtes, devenu le Cap de Bonne Espérance, ouvre la route des épices. La supériorité navale des portugais leur permet de contrôler rapidement les routes maritimes de l'océan Indien. Ils prennent possession de Goa (où Albuquerque est acclamé par la population hindoue), s'installent à Ormuz, puis à Malacca (1511). C'est une thalassocratie qui se met en place. D'après Haudrère (2006, p. 93), "depuis l'ouverture de la route du Cap [...] durant trois siècles, 10 000 à 11 000 vaisseaux européens furent envoyés dans l'océan Indien et en mer de Chine". Cette prééminence des marines occidentales est un trait constant de l'expansion coloniale en Orient. "Quiconque est maître de la mer a ung grand pouvoyr sur la terre" (Isaac de Razilly). L'armement des navires de commerce arabes, goudjeratis ou chinois est limité par leur mode de construction et l'empire de la mer ne paraît pas constituer un objet politique pour les puissances en cause. Comme l'exprime justement Bahadur Shah : "Les batailles navales sont des affaires de marchands, elles n'ajoutent rien à la gloire des rois" (cité par Haudrère, 2006, p. 24). Évolution caractéristique des Temps modernes : c'est par la maîtrise de la mer que la gloire des marchands va supplanter celle des rois – la concurrence des nations européennes s'exprimant d'ailleurs dans la confrontation de leurs marines.

La philosophie des compagnies de commerce, c'est évidemment celle du profit. "Il n'y a rien au monde de plus efficace, dira Jan Pieterszoon Coen, gouverneur hollandais, que la puissance et la force ajoutées au droit", démontrant la détermination des marchands avec le massacre de Djakarta. Le métier des affaires se subordonne les autres : la compagnie anglaise déclare toujours préférer "un marchand peu expérimenté en navigation à un navigateur peu habitué au commerce" (cité par Haudrère, 2006, p. 61) et La Bourdonnais rappelle "la nécessité pour la Compagnie d'avoir des employéz aussi intelligents que fidèles [...] [et] mal pour mal [dans la difficulté de les trouver ensemble estime que] mieux vaut être exposé à l'intelligence de son employé qu'à la merci d'une fidélité ignorante" (L. 24). Le mémoire de Georges Roques, employé de la Compagnie des Indes et familier des métiers du textile, La manière de négocier aux Indes, 1676-1691, témoigne des spécificités du négoce en Orient. L'art de faire du profit n'est pas seulement une industrie à part entière, c'est, déplacement des valeurs significatif du temps, un état qui le dispute en dignité à tous les autres et en particulier à la noblesse : "Permettez-moi de vous dire, argumente la revue le Spectator (qui paraît de 1711-1714) que nous autres marchands, nous sommes une espèce de noblesse qui a poussé dans le monde au siècle dernier [...] Car vos affaires [à vous autres nobles], en vérité, ne s'étendent pas plus loin qu'une charretée de foin ou qu'un bœuf gras [...] Il est parfaitement exact qu'un marchand accompli est ce qu'il y a de mieux comme gentilhomme dans la nation". (n° 174, cité par Paul Hazard, 1961 : 308) Le sens de l'honneur a changé de camp : "les duels, philosophera Emmanuel Kant dans ses Observations sur le sentiment du beau et du sublime, misérables restes des fausses idées que [la chevalerie] se faisait de l'honneur, sont des sottises"...



Le doublement du Cap de Bonne-Espérance et la découverte de l'Amérique ouvrent une ère de prospérité pour le “Vieux Monde”. Deux mouvements, opposés et complémentaires, ayant l'acquisition de métaux précieux et la circulation des marchandises pour objet, l'un vers le “Nouveau Monde” l'autre vers le “Haut Orient” assurent la circumnavigation du globe et les échanges d'une première “mondialisation”.

L'Inde mystérieuse constitue alors l'autre pôle de cette circumnavigation permise par les progrès de la navigation et de la construction navale au XVIIe et XVIIIe siècle, ce “Haut Orient” qui fait pendant à l'Eldorado du “Nouveau monde”. Mais c'est moins le “fabuleux métal” ("que Cipango [était supposé mûrir] dans ses mines lointaines") qu'une activité économique ancienne et diversifiée qui attire les marchands.

Le 21 mai 1498, la flotte de Vasco de Gama arrive à Calicut, quarante navires arabes sont au mouillage dans la rade et les Portugais sont éblouis par les richesses de la ville. La maîtrise de la mer confère pour un siècle au Portugal le monopole sur le commerce asiatique. Mais ce monopole allait être contourné par les marins et les marchands hollandais et anglais, qui s'étaient ouvert une route vers l'Asie. En 1602, deux marchands néerlandais sont pendus par les autorités portugaises de Goa pour avoir tenté d'acheter du poivre. Les Britanniques fondent une East India Company en 1600, les Pays-Bas la Vereenigde Oostindische Compagnie (Compagnie unifiée pour le commerce des Indes orientales), en 1602, le Danemark en 1616, la France en 1664… L'Europe est en concurrence pour le commerce aux Indes. “C'est la fiancée autour de laquelle nous dansons”, selon la formule des directeurs de la Compagnie hollandaise (citée par Philippe Haudrère, 1991 : 20).

Avant l'arrivée des Européens, le Coromandel connaît, grâce notamment à une maîtrise des techniques d'irrigation, une riziculture et une agriculture prospères ainsi qu'un artisanat florissant (filage, tissage, impression de cotonnades, arts de la construction, orfèvrerie). Le port de Masulipatam, point de rencontre du commerce d'Asie, d'Afrique et d'Indonésie verra la première installation des Hollandais, puis des Anglais qui feront de Madras le centre d'un trafic qui se développera vers le Nord, jusqu'au Bengale, et vers le Sud. Au début du XVIIe siècle, les Danois s'installent à Tranquebar puis à Pondichéry pour le commerce des toiles. Pondichéry, point de rassemblement pour le commerce vers l'Europe, est imaginée et planifiée par les Compagnies maritimes à la fois comme un entrepôt tourné vers la mer et un lieu de production (comme l'était probablement la factorerie romaine). Sur tous les vieux plans, note M. V. Labernadie (Le vieux Pondichéry, 1674-1815, Histoire d'une Ville Coloniale Française, Thèse pour le Doctorat d'Université, Pondichéry, 1936), Pondichéry est orienté est-ouest (et non nord-sud comme il devrait l'être).

Les Français fondent donc en 1664 la Compagnie royale des Indes. Après diverses tribulations, une tentative d'établissement à Surate et l'expédition de l'“escadre de Perse” commandée par Blanquet de la Haye, un chef local, Sher Khân Lodi, offre aux Français la disposition d'un terrain à Pondichéry. C'est François Martin qui, après avoir séjourné trois années à Madagascar (voir : La Case, les Sorabe, l'Histoire), se consacrera, à partir de 1674, à la fortification de la place pour la protection des entrepôts et pour assurer la sécurité des artisans travaillant pour la Compagnie, l'arrière-pays étant troublé par les luttes entre les princes locaux et les mouvements des troupes Marathes. À sa mort, en 1706, la place de Pondichéry, rendue à la Compagnie par le traité de Ryswick après l'occupation hollandaise en 1693, ayant acquis le droit de battre monnaie, peut devenir la base des intérêts de la Compagnie dans le commerce asiatique.

Robert Challe, Journal d'un voyage fait aux Indes orientales, II, Août 1690 - août 1691
(Mercure de France, 1983)

Du samedi 12 août 1690
J'écris, sur les dix heures du matin, pour dire qu'après avoir bien chanté Noël, Noël est enfin venu ; c'est dire que nous sommes à l'ancre devant Pondichéry. L'endroit me paraît beau, mais je n'y vois point de fort. On dit pourtant qu'il y en a un.
[...] On nous a salué de neuf coups de canons, & M. du Quesne a rendu coup pour coup.
[...] La mer est couverte de nègres, qui pêchent sur des radeaux. Ce ne sont que trois bûches jointes ensemble avec des cordes.
Du jeudi 24 août 1690
[...] Premièrement, cette terre-ci est fort basse : les vaisseaux mouillent à près d'une demi-lieue & les chaloupes ni les canots ne peuvent approcher de terre qu'à une grande portée de fusil, parce que la mer brise tellement que ce serait vouloir absolument se perdre que d'en approcher davantage. Les Noirs du pays viennent prendre ceux qui y vont, les marchandises & autres choses dans de grands bateaux plats, qu'on appelle chelingues, dont les bords sont fort élevés. Ces bateaux sont faits de planches fort minces, non clouées, mais simplement cousues avec de la corde, sans bitume, goudron, rousine, poix ni étoupe. Ainsi, l'eau y entre de toutes parts en si grand quantité qu'on est toujours en risque d'être noyé, & que les marchandises sont toujours mouillées.
[...] Le fort est bâti à deux pas de la mer. Ce n'est qu'un carré barlong, très irrégulier n'y ayant que trois mauvaises tours rondes. [...] Ce fort paraît neuf et l'est aussi : il est bâti de brique couverte d'une espèce de chaux, inifiniment plus belle que celle que nous avons en France, & qui en vieillissant contracte une couleur & un éclat uniforme qui la ferait prendre pour du marbre blanc. [...] Le directeur et autres officiers logent dans ce fort, dont tous les bâtiments ne sont pas achevés, particulièrement l'église des capucins, qui y sont établis, & y font leurs cures parochiales. Il y a quelques maisons de Français en dehors du fort, assez proprement et commodément bâties, d'un seul étage, toutes ensuites de la chaux dont j'ai parlé ; ce qui forme une vue assez agréable.
Les maisons ou cabanes des Noirs sont éparses çà et là sans ordre ni alignement, & ne sont faites que de terre détrempée, & soutenue en elle-même par des morceaux de branches d'arbres qui y sont mêlés.
[...] Il y a plusieurs français mariés à des filles portugaises, qui ne sont pas noires, mais métisses ou mulâtres, & dont les enfants sont blonds & d'une peau aussi blanche que les Européens les plus délicats.

Le vieux Pondichéry
(quelques points d'histoire : extraits de M. V. Labernadie,1936)

"Au début du XVIIe siècle, les Danois s'étaient, pour y faire le commerce des toiles, établis dans l'Inde d'abord à Tranquebar (vers 1618), puis à Pondichéry. Bien que nous n'ayons aucune certitude sur la date de leur arrivée dans ce dernier lieu, ni sur celle de leur départ, l'existence de l'un de leurs comptoirs nous y est formellement certifiée par les Mémoires de François Martin. "Les Danois y ont pourtant été établis, on y voit encore les restes d'une maison qu'ils y ont fait bâtir. Je n'ai pas su les raisons qui les ont portés à s'en retirer." [...] En 1654, Samson d'Abbeville, géographe ordinaire du roi, mentionne dans son ouvrage "Puducheira". En 1658, le Hollandais Gautier Schouten parle de "Poule-Céré". Toutes ces appellations désignent chaque fois nettement ce même coin de la côte de Coromandel, où les indigènes travaillaient à la fabrication de toiles. Nul doute qu'après le départ des Danois ils n'aient souhaité la venue d'un nouvel agent européen, qui pût leur servir d'intermédiaire pour le commerce avec l'Occident. Leurs maîtres successifs, Hindous d'abord, Musulmans ensuite, firent en 1661 et en 1664 diverses tentatives pour attirer les Hollandais.
En 1670, les Français, jusque-là cantonnés à Surate, arrivèrent à la Côte Orientale et s'établirent à Masulipatam. Chirkam Loudy, maître de la province de Goudelour depuis 1663, leur écrivit alors pour leur demander de "s'établir dans son grouvernement où il y a de bonnes manufactures de toile." (7-8)

4 février 1673 : installation officielle des Français à Pondichéry. (11)

"L'endroit n'était pas non plus, sans avantages commerciaux appréciables [...] 'Réels amphibies, moitié êtres, moitié poissons', les 'maquois' dont les paillottes bordaient le rivage étaient aussi habiles à débarquer et à embarquer des marchandises qu'à ramener à terre d'abondantes pêches. À l'ombre de beaux margousiers, on voyait au travail [...] toute une population de tisserands. Leur industrie était favorisée par le fait que la culture du cotonnier, comme celle de l'indigotier réussissait à merveille aux alentours." (12)

François Martin, âgé de 34 ans, arrive en Inde en 1669. Il s'installe à Pondichéry avec 80 hommes et occupe vraisemblablement la maison des Danois. Il fait reconstruire des « lieux dans la loge pour y faire travailler à couvert les employés d'une manufacture de peinture [sur toile]. » Il fait relever les murailles de la ville.
"Fidèle pourtant à son devoir de marchand, et soucieux d'être prêt, la guerre de Hollande terminée, à la reprise du commerce, François Martin fit reconstruire tout d'abord 'des lieux dans la loge pour y faire travailler à couvert les employés d'une manufacture de peinture'." (21)

Prise de Valdaour (1676).

Boureau-Deslandes qui passe à Pondichéry en 1680 décrit "un grand enclos à portée de mousquet de la mer dans lequel on n'a pas fait jusqu'à présent grand bâtiment à cause du peu de négoce qu'on y fait. Il y a deux bastions, qu'on y a fait bâtir seulement pour se défendre d'un coup de main, sur lesquels il y a huit pièces de canon". Les peintres, attirés par François Martin, travaillaient "dans un endroit fort grand à faire des chites". À un quart de lieue de la loge se trouvait le village des tisserands, espoir de la Compagnie. (27)

En 1683, chargement à Pondi du premier navire arrivant directement de France, le Saint François d'Assise : assortiment de guinées, bétilles et salempoures, toiles de consommation courante en France. (27)

François Martin revient en mai 1686, cinq ans et demi après avoir quitté Pondichéry. Il est maintenant "Directeur de la Côte de Coromandel, Bangale et autres lieux du Sud où la Compagnie porterait son commerce". (27)

François Martin installe près de la loge 50 familles de polisseurs de corail, matière venue d'Afrique. Les gros morceaux servent à faire des bracelets ; les petits, pulvérisés, étaient utilisés dans la médecine indigène. Un firman, ayant coûté 500 chacaras donne aux Français "la liberté de se fermer de murailles à leur choix et de quatre tours aux quatre angles". Les travaux durent 9 mois et sont terminés en octobre 1689.

"Les maisons des noirs, éparses, sans ordre ni alignement, étaient faites de terre détrempée et soutenues en elles-mêmes par des morceaux de branches qui y étaient mêlés." (41) Elles formaient, d'est en ouest "une espèce de rue allant au bazar (lieu où se tient le marché), laquelle est bordée de méchantes boutiques où les nègres vendent du tabac, des pipes, du sucre, des oignons et autres bagatelles." Le mardi, il y venait, dit-on plus de dix mille personnes. (42)

Vers 1690, la population européenne de ce petit comptoir compte deux cents personnes, soldats et officiers compris. Se développe le village de maquois, de tisserands, de peintres sur toile, de polisseurs de corails, réfugiés fuyant les armées mores ou marattes. (45-47)

Les Hollandais voulaient « extirper la racine des Français ». (47) Ils achètent Pondichéry à Ram Rajah avec le droit d'y battre monnaie pour 25000 pagodes.

1693 : prise de Pondichéry par les Hollandais (les soldats refusèrent de tenter une sortie pour tenter de dégager le fort : ce n'étaient, à l'exception de 20 ou 30 "que des misérables qu'on avait pris gueusant aux ports de France et qu'on avait embarqués par force") et restitution aux termes du traité de Ryswick en 1697. (53)