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Les indiennes Le premier mot relevé pour désigner explicitement le coton, fibre inconnue des européens, est sanscrit : "karpasi". Ce mot donnera karpas qui désigne aujourd'hui le coton-graine en Inde. Des restes de tissus confectionnés en fibres de Gossypium arboreum (cotonnier arbre) remontant à 3200 ans avant J.-C. ont été exhumés dans la Vallée de l'Indus, à Mohenjo-Daro. En 445 avant J.-C., Hérodote (Histoires, III, 106) écrit à propos de lInde qu'"on y trouve des arbres poussant à l'état sauvage, dont le fruit est une laine meilleure et plus belle que celle des moutons. Les indiens tissent des vêtements avec cette laine d'arbre". Les européens identifient le coton à l'Inde : Christophe Colomb relevant, dès le premier contact, le 11 octobre et le 4 novembre 1492, "beaucoup de coton qui n'est pas semé mais qui vient naturellement sur de gands arbres dans les montagnes, et qui est récolté en tous temps parce qu'[il] a vu sur un même arbre des capsules ouvertes, d'autres qui s'ouvraient et des fleurs" (Cristobal Colon, Textos y documentos completos, 1995, Madrid, Alianza, p. 131) est confirmé dans sa conviction d'avoir atteint l'Inde.
De nombreux termes se rapportant au coton ou aux produits de coton indiquent l'origine indienne ou orientale : indienne (toile de coton légère colorée par impression), madras (étoffe à chaîne de soie et à trame de coton, de couleurs vives et dont on fait des écharpes, fichus...), persienne, mousseline (littéralement tissu de Mossoul, ville de l'actuel Irak), calicot (de Calicut, Kozikhode, qui fut la première escale de Vasco de Gama en Inde), chintz (toile de coton imprimé pour l'ameublement) du sanscrit (tchitra : tacheté ?). Au XIIe siècle, les premières balles de coton arrivent en Europe, mais cette fibre est principalement utilisée pour la confection des mèches de bougies. Au début du XIVe siècle, en Flandres, elle entre dans le tissage de la futaine, mélange de laine ou de lin avec du coton. Pionnière dans linvention des procédés de tissage et de teinture, lInde a le monopole de la production et de la transformation du coton jusquau XVIIIe siècle et la finesse de la mousseline indienne restera longtemps supérieure à celle produite par les métiers à tisser européens. Le boycott des textiles anglais organisé par Gandhi (visant aussi les industriels britanniques exploitant les planteurs dindigo et les ouvriers du textile) rappelle aussi une primauté historique. Quand les européens touchent l'Inde, plusieurs centres de production existent dans1e Nord Ouest du pays, de Surate à Agra, ainsi qu'à l'Est, sur la Côte de Coromandel et au Bengale. A proximité de Pondichéry, Gingy, Tindivanamn, Oulundourpettai sont les marchés cotonniers les plus importants. De Beaulieu (1699-1764), envoyé par la Cie des Indes pour y étudier le processus de fabrication des "indiennes" décrit les étapes successives de la fabrication. (L'original de son rapport se trouve au Muséum dHistoire Naturelle à Paris, dans la série des manuscrits sous la description suivante : "La Manière de fabriquer les toiles peintes dans l'Inde, telle que Mr de Beaulieu, capitaine de vaisseau l'a fait exécuter devant luy à Pondichéry. Deux exemplaires dont le premier est plus complet et dont le second est accompagné d'échantillons". Ces documents figurent au catalogue de la vente de la bibiliothèque de Jussieu en 1857 sous le n° 3874.) François Bernier, qui voyage en Orient de de 1656 à 1669, fait mention dans son Voyage contenant la description des États du Grand Mogole, de l'Indoustan, du royaume de Cachemire, etc., "de ces caleçons de dames qui sont si fins et si délicats, qu'en certaines occurrences ils ne leur durent qu'une nuit, quoiqu'ils valent souvent les dix ou les douze écus et quelquefois davantage, quand ils sont de la façon que j'en ai vu, enrichis de ces fines broderies à l'aiguille" (II, p. 30). Tavernier rapporte qu'"il se fait à Seronge une sorte de toile qui est si fine, que quand elle est sur le corps, on voit toute la chair comme si elle était à nu. Il n'est pas permis aux Marchands d'en transporter, et le Gouverneur les envoye toutes pour le Serrail du Grand Mogol et pour les principaux de la Cour. C'est de quoi les Sultanes et les femmes des Gands Seigneurs se font des chemises et des robes pour la chaleur, et le Roi et les Grands se plaisent à les voir au travers de ces chemises fines et à les faire danser" (Suite des Voyages de Monsieur Jean-Baptiste Tavernier, Écuyer Baron d'Aubonne, en Turquie, en Perse, et aux Indes, 1713, III, p. 47). Au chapitre des "marchandises qui se tirent, tant de l'Empire du Grand Moghol, que des Royaumes de Golconda et Visapour, et autre États voisins", Tavernier fait état d'"une noix de coco [...] toute enrichie de pierreries [dont] on [...] tira un turban qui avoit soixante cobits de long [1 cobit = 22 pouces anglais], et d'une toile si fine, que l'on ne pouvait presque juger ce qu'on avait dans la main. Au retour d'un de mes voyages, précise-t-il, j'eus la curiosité d'apporter une once de fil, dont la livre coutoit six cens mamoudis [monnaie d'argent valant 9 sols], et la Reine-Mere avec plusieurs dames de la Cour fut surprise de voir un fil si délié et qui échapoit presque à la vuë" (id. p. 361-362).
Gandhi, 1946 La qualité de ces étoffes, légères et aux couleurs vives et tenaces s'impose à l'Europe dès le début du XVIIe. La maîtrise des techniques de teinture et notamment des mordants permettant de fixer les couleurs et la finesse des motifs faisaient des "indiennes" des produits très recherchés. Jean Rhyner, un manufacturier bâlois, juge ainsi les étoffes indiennes dans un traité sur la fabrication et le commerce des toiles peintes (cité par Jacqueline Jacques "La révolution des indiennes au XVIIe siècle en France, et ce qui en découla jusqu'à nos jours", in Wanquet...) "...Le goût général pour les toiles peintes de l'Inde prouve la supériorité de cette étoffe pour l'usage à toute autre étoffe ; les toiles peintes seules ont été capables de captiver sans interruption le goût général, même les imitations quoique fort inférieures ont joui de la même prédication [...]" Les motifs utilisés par les artisans indiens évoluent en fonction de la demande européenne. L'engouement de la haute société pour les "calicots", les "patnas", les "perses" dans le vêtement et l'ameublement est fort et la mode se propage. Marseille, où arrivent les toiles du Levant, créera la première manufacture d'indiennes en 1648. Afin de protéger les fabrications textiles traditionnelles et limiter les sorties en numéraire, Louvois fera prendre par Louis XIV larrêt de prohibition du 26 octobre 1686 visant "les toiles peintes aux Indes ou contrefaites dans le Royaume", un an après la révocation de l'Édit de Nantes. (Les artisans de Londres avaient saccagé le siège de la compagnie anglaise en 1680 et le Parlement interdira l'importation de soieries et de calicots peints, teints ou imprimés.) L'abolition sera levée en 1759. Le succès alimente la contrebande, la fabrication des imitations étant souvent assurée par des réfugiés huguenots. ![]() Grand arbre de vie, Côte de Coromandel, (collection Spink & Sons, XVIIIe siècle) MONSIEUR JOURDAIN. Je vous ai fait un peu attendre, mais c'est que je me fais habiller aujourd'hui comme les gens de qualité; et mon tailleur m'a envoyé des bas de soie que j'ai pensé ne mettre jamais.
"Cependant le bruit sétant répandu dans lîle que la fortune avait visité ces rochers, on y vit grimper des marchands de toute espèce. Ils déployèrent, au milieu de ces pauvres cabanes, les plus riches étoffes de lInde ; de superbes basins de Goudelour, des mouchoirs de Paliacate et de Mazulipatan, des mousselines de Daca, unies, rayées, brodées, transparentes comme le jour, des baftas de Surate dun si beau blanc, des chittes de toutes couleurs et des plus rares, à fond sablé et à rameaux verts. Ils déroulèrent de magnifiques étoffes de soie de la Chine, des lampas découpés à jour, des damas dun blanc satiné, dautres dun vert de prairie, dautres dun rouge à éblouir ; des taffetas roses, des satins à pleine main, des pékins moelleux comme le drap, des nankins blancs et jaunes, et jusquà des pagnes de Madagascar."
Les mouchoirs dits "madras" venaient en réalité de Paliacate (Pulicata), dans la province de Sarvepalli, et leur finition était réalisée à Pondichéry.
Comme le note l'Encyclopédie méthodique (1782-1832 - t. I, p. 219) : "Les Indiens emploient leur coton dans des objets d'industrie qui feront longtemps l'admiration de l'Europe et le désespoir de nos fabricans." Le même ouvrage développe (t. II, 242-243) : "J'ai sous les yeux des toiles de deux aunes de largeur, dont la filature et le tissu sont unis comme une glace ; et toutes les couleurs dont elles sont peintes ou imprimées, d'une vivacité, d'un éclat, dont rien n'approche. Nous n'avons pas la moindre idée de la manière dont on file le coton dans toutes ces contrées ; nous ne pouvons pas concevoir comment on lui fait perdre ce duvet; qui fait draper et gonfler nos toiles et nos mouchoirs de coton, à remplir la poche, et être désagréable à l'usage tandis que les leurs, avec la douceur propre à cette matière, ont le lisse et le raz du fin lin : nous ne savons ni s'ils retordent les fils, ni comment à tant de finesse ils réunissent tant de force, pour supporter la tension et les secousses qu'exige un travail si perfectionné ; nous ne savons pas ni comment ils ourdissent ni comment ils collent leurs chaînes ; ni, s'ils les parent, avec quelle matière : nous n'avons rien de clair, rien même qui puisse nous donner la moindre facilité d'imiter leurs métiers, leurs lisses, leurs peignes, la manière dont ils les disposent et dont ils s'en servent [...]" On projette de faire venir à Rouen des tisserands du Coromandel. En 1785, c'est à Thieux (en Seine-et-Marne) qu'on installe 52 Malabares (qui repartiront pour l'Inde en 1788). (Dermigny, Cargaisons Indiennes, Solier et Cie, 1781-1793, I, p. 224) Les indienneurs européens utilisent massivement des "toiles venant de l'Inde, et donc grevées d'un prix de transport élevé", la production de cotonnades en Europe "étant en retard particulièrement pour les calancas, caladaris et autres étoffes destinées à l'impression sur la demande prodigieusement accrue de l'indiennage [...], l'art des drogues progresse plus vite que la mécanique". (Dermigny, I, p. 214) Jusqu'à l'invention de la navette volante (fly shuttle), en 1733, en effet, première étape de la mécanisation, l'Inde est la première région productrice de cotonnades. La vogue des "indiennes", connues en Europe avant le doublement du Cap de Bonne Espérance sous l'appellation de "toiles du Levant", se développe avec le trafic des compagnies de commerce, les toiles constituant plus de la moitié des cargaisons. Cette vogue va marquer le goût des européens en matière d'ameublement et d'habillement. Les missions d'observation
P. R. Schwartz présente et commente ce document de 1678, dû au "Sieur Roques" de la Compagnie des Indes, qui décrit comment les toiles imprimées étaient fabriquées à Ahmedabad et la manière dont les agents de la Compagnie devaient traiter avec les artisans locaux. Il est en effet intitulé "La manière de négocier dans les Indes Orientales dédiée à mes chers amis et confrères, les engagés de la royale Compagnie de France" (Schwartz P.R., "L'impression sur coton à Ahmedabad en 1678", in Bull. SIM, Société Industrielle de Mulhouse,1967, n° 726, pp. 9-25). Ce manuscrit permet d'établir l'antériorité indienne de cette technique parfois présentée comme une invention européenne. Les connaissances de l'auteur paraissent, de l'avis de Schwartz, assez limitées et ont pour principal objet de faire en sorte que les commanditaires des toiles imprimées aient "contentement de leurs ouvrages" (p. 13) (comment procéder avec les peintres, les sculpteurs des moules en bois, etc.). Le manuscrit de Roques fait mention de trois types de planches à imprimer, gravées par un sculpteur, des ingrédients utilisés pour fournir et fixer les couleurs ainsi que d'une opération d'"huilage" (la toile est trempée dans l'huile de sésame) avant l'impression : "Une racine pour faire le rouge [chayaver], de l'alun, de la rouille de fer [mordants], de la noix de galle, de l'écorce de grenade, de la terra merita (curcuma), du vert-de-gris, de la couperose, de l'indigo, de la farine de blé détrempée et devenue aigre [acide], de la gomme tirée d'un arbre, de la cire et de l'ocre" (p. 16). Le manuscrit de Roques (édité par V. Bérinstain en 1996) nous fait pénétrer, en effet, davantage dans les préoccupations du marchand attentif à acquérir des toiles au meilleur prix et à ne pas se laisser abuser par les finesses d'artisans et d'intermédiaires supposés vouloir systématiquement tromper le négociant européen, que dans celles du technicien. Quand il traite des procédés de fabrication, c'est quand ceux-ci peuvent permettre à l'artisan de dissimuler une tromperie... Il n'existe pas de traité ancien connu, de facture indienne, expliquant la technique des tisserands et des peintres de toile, le savoir-faire se transmettait oralement au cours d'un apprentissage au sein de la caste concernée. Ce sont les observations systématiques, répondant à des commandes commerciales et scientifiques, à Pondichéry pour les études ici utilisées, d'Antoine de Beaulieu, officier de la Compagnie des Indes en relation avec Réaumur, et celles du Père Gaston Curdoux dans sa correspondance avec Pierre Poivre (notamment) qui donnent les principales informations sur les procédés de fabrication des indiennes. Le manuscrit du "sieur de Beaulieu, officier sur le vaisseau de Bourbon" chargé par le gouverneur de Bourbon, Benoit-Dumas, de "s'informer à fond de la façon dont les indiens préparent la toile et leurs couleurs, de la manière dont ils teignent ou peignent, de ramasser les échantillons et d'en dresser un mémoire" (lettre de Cossigny adressée à Réaumur, datée du 20 décembre 1732, citée par T. Tchakaloff, 1994, p. 61), est le premier document important sur le sujet. "Il constitue, écrit P. R. Schwartz ("La fabrication des toiles peintes aux Indes au XVIIIe siècle", Bull. SIM, n° 4, 1957), la "première description technique précise d'un procédé de fabrication d'indiennes, et la seule en outre qui nous soit parvenue accompagnée d'échantillons" (1957, p. 139) Publié en 1807, l'ouvrage de Legoux de Flaix, cité plus haut, se donne pour objet de dresser un tableau quasi exhaustif des produits et des techniques mises en uvre par les artisans indiens. Lors de son séjour à Surate, Anquetil-Duperron tenta de s'informer, sans succès, au sujet des techniques tinctoriales. "Je fis quelques perquisitions à Surate pour avoir le secret de la teinture de tchittes, c'est-à-dire pour connoître le mordant qui y attache le rouge si fortement que que plusieurs annnées de blanchissage ne le rendent que plus vif. Il ne me fut pas possible d'obtenir ce que je désirois. Peut-être qu'avec de tems j'en fus venu à bout. Cependant, à moins que de rencontrer de ces circonstances qui tiennent du hazard, il est difficile de croire que les motifs les plus puissans portent à révéler un secret qui fait en partie la richesse d'une contrée. Plusieurs teinturiers me dirent à ce sujet qu'un chef hollandois avoit promis à l'un d'eux un lak de roupies, sans avoir pu en tirer le secret en question [...] On m'apprit seulement que le fateki (ou fatekli) [un myrobolan] servoit à rendre les couleurs adhérentes, mais on ne me dit pas ce que c'étoit" (Voyage en Inde, 1754-1762 [1771] 1997, p. 477). Le mode opératoire peut être résumé comme suit. La toile de coton est d'abord lavée et blanchie (ce traitement sera répété après l'application de chaque couleur). La première opération, dite aussi "engallage" par quelques observateurs (par référence à la technique utilisée en Europe), consiste dans un bain de tanin mélangé à du lait de bufflonne qui sert de préparation de la toile et de mordançage. Legoux de Flaix, qui détaille les techniques des tisserands et des peintres, explique que le lait de buffle, plus gras, est préféré pour cette raison au lait de vache (tome 2, p. 83, note). Le tanin est produit par le myrobolan, fruit séché produit par des arbres du genre Terminalia. C'est le cadou décrit par Curdoux. La toile est ensuite pliée et battue : cette opération a pour objet de rendre la surface lisse et uniforme et ainsi plus réceptive à la peinture et au trait. Le type de lait en cause permet de réaliser, après battage, en combinaison avec les tanins, une fine laque d'apprêt. La silhouette du motif est ensuite portée sur la toile étendue sur le sol, dessinée au pinceau, appliquée au poncif ou au tampon, avec du noir de charbon (pour les couleurs foncées) et à la peinture rouge (pour le rouge et le jaune). La couleur noire est obtenue par la combinaison d'acétate de fer et de tanin (machefer chauffé par la combustion de feuilles sèches de bananier et vinaigre de vin de cocotier). La couleur rouge est obtenue en deux temps : à l'aide du bois de sappan, utilisé en Europe sous le nom de "bois de braize" ou "brézil", puis d'une garance, le chay (Oldenlandia umbellata L.), qui donne leur qualité spécifique aux rouges indiens. Le jaune est posé en dernier lieu, alors que les opérations de blanchiement sont effectuées. C'est la couleur la plus fragile, il s'agit soit de jaunes de tanin (Curdoux parle de galles de myrobolans), soit de flavones, présents dans les fleurs, que le mordançage à l'alun permet de fixer. Les observateurs font aussi état de curcuma et de safran. Il faut mettre à part l'application de la couleur bleue qui s'obtient en cuve et non au pinceau ou par empreintes. L'indigotine imprègne le tissu en milieu alcalin et précipite à l'oxygène. L'obtention sélective du bleu résulte de l'application de réserves à la cire sur les parties destinées à recevoir d'autres couleurs. Les toiles plus rustiques, destinées à l'Afrique ("indiennes de traite") et au vêtement des esclaves dans les îles à sucre étaient entièrement teintes à l'indigo. La préparation de l'indigo fait souvent l'objet d'évitements spécifiques, en Inde notamment, où les "purs" sont vêtus de blanc et où l'on compte treize castes de tisserands. L'indole a une forte odeur de matière fécale. Après avoir décrit le mode d'obtention de la pâte d'indigo, de Boisneuf, dans un mémoire sur les ressource de l'Isle de France rédigé en 1754, précise : "Je ne dois pas omettre que cette pâte exhale une odeur presque insupportable et que l'on tient très malsaine. On a d'ailleurs l'expérience que les eaux où elle se forme font périr tout le poisson des rivières dans lequelles on les laisse écouler." (Sous-série Colonies C4 des Archives nationales. Correspondance à l'arrivée en provenance de l'île de France. Correspondance au temps du gouverneur Jean-Baptiste Charles Bouvet de Loziers, 1752-1754.)
La technique des artisans indiens, ici succinctement présentée, repose sur un savoir millénaire mettant en uvre une connaissance des processus de préparation du coton, de mordançage et une expérience des pigments naturels que ne possèdent pas les européens. Elle suppose aussi une spécialisation et une durée d'exécution qui excèdent les capacités des manufacturiers. Outre "l'avantage, écrit en 1766 l'indienneur bâlois Jean Ryhiner, de posséder quelques simples plus propres à l'usage de cette fabrication que les nôtres, il paraît aussi que la main-d'uvre est plus aisée en ce pays car la manière de peindre en place d'imprimer exige des gens plus capables que l'impression est beaucoup plus lente, ce qui fait que d'ailleurs, toutes choses égales, nous ne pourrions adopter leur méthode faute de gens du savoir requis et d'un entretien aussi bon marché." (Traité sur la fabrication et le commerce des toiles peintes, Bâle, 1766, cité par D. Cardon, 1994, p. 81) "Ayant eu quelques momens de loisir, j'en ai profité pour m'instruire de la manière dont les Indiens travaillent ces belles toiles, qui font partie du négoce des Compagnies pour étendre le commerce, qui, à travers les vastes mers, viennent du fond de l'Europe les chercher dans des climats si éloignés. Curdoux a aussi collaboré au mémoire "composé par feu M. Paradis" : "Mémoire sur les différentes façons de teindre les toiles en rouge", auquel il a ajouté des notes et qu'il a transmis au père Patouillet le 13 octobre 1748, observations rassemblées "au bruit du canon et des alarmes de la guerre" (p. 148). Il revient sur la question des eaux relevée par Paradis en ces termes : "Nos Indiens ont attention de choisir de préférence les eaux les plus âpres, comme ils s'expliquent ; mais il n'est pas aisé de définir cette âpreté". La note ajoute : "Ces puits, dont l'eau est âpre, ne sont pas fort communs dans les Indes ; quelquefois il ne s'en trouve qu'un seul dans toute une ville. J'ai goûté de cette eau, je n'y ai pas trouvé le goût qu'on y attribue ; mais elle m'a paru moins bonne que l'eau ordinaire. On se sert de cette eau préférablement à toute autre, afin que le rouge soit plus beau disent les uns, et suivant ce que disent les autres plus communément, c'est une nécessité de s'en servir, parce qu'autrement le rouge en tiendroit pas". (p. 130) Curdoux rapporte des expériences faites par le frère du Choiseul sur l'eau qui sert aux teinturiers indiens. "Cette eau, précise du Choiseul, a un goût insipide et dégoûtant, qui m'a fait croire qu'elle était chargée de quelque partie de nitre. L'expérience m'en a convaincu." (p; 145) Curdoux conclut sa lettre : "Je finis par les remarques auxquelles les Indiens prétendent prétendent distinguer les eaux propres à leurs teintures. Ils prétendent que l'eau âpre, ainsi qu'ils l'appellent, donne au riz une couleur rougeâtre, lorsqu'on s'en sert pour le faire cuire ; que la couleur de cette eau tire un peu sur le brun ; que son goût a fait assez connoître à ceux qui sont accoutumés à s'en servir [...]". Le "transfert de technologie" et les intermédiaires arméniens Les thèmes et les différentes productions La prohibition La prohibition, systématiquement enfreinte, rend le produit encore plus séduisant. Dans sa Correspondance littéraire, Grimm fait état de "ces maisons royales où l'on étale publiquement ces marchandises prohibées, à la faveur des privilèges et de l'immunité" (cité par Haudrère, 2008, p. 19) Les Goncourt, dans leur portrait de la Femme au dix-huitième siècle, résument la page de Grimm en ces termes (note 54 du chapitre VIII) :
Madame de Pompadour, vêtue d'une robe en indienne
Fabriquées sur commande en Inde, les indiennes se répandent rapidement dans le public. L'étaminier-paysan Louis Simon, est le témoin, dans son village du Haut-Maine, de la rapidité de la diffusion des cotonnades (et de la proto-industrialisation des campagnes au XVIIIe siècle). Il rapporte dans son journal : "J'ai vu le commencement des cotons et cotonnades. Les dames les plus riches s'en paraient d'abord, puis les femmes du commun et enfin les domestiques et même les pauvres, ensuitte les toiles d'orange et les indiennes sont aussi venues à la mode chez les grandes dames et puis chez les autres femmes comme on le voit à présent" (cité par Garnot, 1995, p. 103 ; Garnot, Benoît, La culture matérielle en France aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles). En milieu urbain et particulièrement à Paris, capitale du luxe, le succès public des produits de mode est aussi l'expression d'une transformation sociale. Contestation, dans le paraître, de l'uniforme des ordres sociaux, c'est l'écume et l'indice d'une transformation du substrat économique. Sans doute, la commande aristocratique, somptuaire, tire-t-elle le marché, mais le moindre coût des cotonnades rend ces signes de la supériorité sociale accessibles aux classes moyennes. La mode fait l'homme de qualité, sa nouveauté résumant sa fonction symbolique dans la dynamique des conditions. C'est la réplique du Bourgois Genthilhomme à son maître à danser :
Je me suis fait faire cette indienne-ci [...] Mon tailleur m'a dit que les gens de qualité étaient comme cela le matin. Turcaret ou le Financier, représenté en 1709, est la satire de ce "train de la vie humaine" où les vertiges de la fortune brouillent les statuts : "Nous plumons une coquettte ; la coquette mange un homme d'affaires ; l'homme d'affaires en pille un autre ; cela fait un ricochet de fourberies le plus plaisant du monde" (acte I, scène 10). Dans ce bal des apparences, Lesage introduit une "revendeuse à la toilette", une Madame Jacob, entremetteuse qui se révèle être la sur du Financier. Les Bijoux "Ce qui frappe dans les inventaires, note Labernadie, c'est le nombre et la richesse des bijoux." (267)tion "La boutique ambulante d'un orfèvre est ordinairement composée d'une petite enclume, d'un creuset, de deux ou trois petits marteaux, et d'autant de limes. Avec d'aussi simples ustensiles, la patience des Indiens, jointe à leur industrie, sait produire des ouvrages que souvent on ne distinguerait pas de ceux qu'on apporte à grands frais des pays les plus éloignés. A quel degré de perfection ne seraient pas parvenus ces hommes, si, au lieu d'être les élèves de la simple nature, ils avaient été dès leur enfance sous la conduite de bons maîtres ! source : A partir du Ier siècle avant J.-C., le Sud de l'Inde devint le centre de la production et du commerce des pierres précieuses. La littérature tamoule parle de l'industrie florissante des gemmes à Kaveripattinam et Madurai pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne. Kautilya disait que, dans le Sud, le commerce était plus profitable, parce que sur les routes commerçantes de cette région, les diamants, les rubis, les perles fines et l'or étaient plus abondants. Plusieurs auteurs et poètes s'exprimant en sanscrit, tels que Kalidas, Bhartrahari et Subandhu parlent des outils employés par les lapidaires indiens au début de la période historique, comme la vrille à pointe de diamant pour percer les trous, le sana et le sana-chakra, ou meule, pour tailler et polir les gemmes. Bibliographie (éléments) : Présentation : Planches : Galeries : |
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