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3ième partie :
III - 8.14 L'invention néolithique ou :
le triomphe des fermiers
Non, non, mille fois non ! Ne me parlez pas de comprendre les Noirs.
La mission du Blanc est d'être le fermier du monde
et il n'a pas à s'attarder à des contingences aussi dangereuses qu'inutiles.
(J. London, L'inévitable Blanc, R. Laffont, Paris, 1985, p. 578)
Images de la Découverte
Le choc de la Découverte à l'or pour objet et pour symbole. Deux gravures de Theodore De Bry (1594), inspirées notamment de l'Historia del Mondo Nuovo de Girolamo Benzoni (1565), figurent cette opposition touchant la signification et la fonction de l'or (deux gravures associées, colorées à la main, Francfort, 1594, Theodore De Bry, New York, NYPL, Rare Books Division, 1590, 37 x 25,4 cm). Sur la première, les conquistadores se font remettre par les Indiens l'or qu'ils possèdent : un amoncellement d'objets réalisés dans ce métal. Un Indien nu est désigné comme le détenteur de cet entassement aussi inouï qu'hétéroclite et la représentation entend vraisemblablement exprimer l'idée que cet or, inutile aux Indiens, trouve son emploi et ses propriétaires naturels en la personne des conquistadores. Sur la seconde (infra), des Indiens versent de l'or fondu dans la gorge d'un Espagnol, tandis que d'autres Indiens, à l'arrière-plan, se livrent à des pratiques anthropophages.


Enregistrement du Tribut des IndiensYanaconas, en 1731,
versé à la paroisse de San Roque
L'imposition par les Espagnols d'un tribut en or fut à l'origine de la révolte d'Indiens Jivaros en 1599. Après avoir envahi la ville de Logrono et capturé le gouverneur, les indiens « le déshabillèrent complètement, lui lièrent pieds et poings et, tandis que certains se divertissaient fort à le frapper et à se moquer de lui, d'autres installaient dans la cour une grande forge où ils mirent à fondre l'or du tribut. Quand l'or fut fondu, ils lui ouvrirent la bouche avec un os, disant qu'ils voulaient voir si, pour une fois, il aurait assez d'or
» (Velasco, cité par Harner, 1973 : 192) « Nous, Espagnols, disait Cortès, nous souffrons d'une maladie de cur dont l'or est le seul remède ». Colomb : « L'or est la meilleure chose au monde, il peut même envoyer les âmes au Paradis ». L'appétit des Espagnols pour l'or est aussi incompréhensible pour les Indiens que l'anthropophagie pour les Européens.
Une gravure de l'indien quechua Felipe Guaman Poma de Ayala, dans sa chronique de la conquête du Pérou, dont il commence la rédaction illustrée en 1587, confirme cet appétit des Espagnols pour l'or dans le face à face d'un Inca et d'un Espagnol (infra) :

L'Inca :
- Tu manges cet or ?
L'Espagnol :
- Este oro comemos.
Deux autres gravures de Theodore De Bry mettent en scène cette opposition (Americæ Pars Sexta, 1596, fol. 7 et Americæ Pars Quinta, 1595, fol. 18) : - quand Pizarre « avalla par terre » Hataualpa, « ce dernier Roy du Peru » pour s'emparer des « brancars d'or » et de la « cheze d'or », selon les termes de Montaigne (Des coches, Essais, III, VI, p. 894, édition de la Pléïade) sur lesquels il était porté au milieu de la bataille - et quand Pedro de Alvarado et ses soldats massacrèrent les Mexicains pour s'emparer des bijoux dont ils étaient parés à l'occasion d'une fête.
Les auteurs de ces actes de brigandage sont en réalité une avant-garde du concept d'Europe, signifiant de manière grossière et criminelle le fonctionnement ordinaire d'un mode de production avec ses valeurs, ses codes et son éthique. La fascination pour l'or, concentré de richesse et symbole de toute richesse, objet par excellence de l'universelle convoitise « par-deça » (en Europe), fin ultime de tout travail et de toute peine s'exprime ici dans une confrontation tragique : ceux qui ont l'or (qui ont tout) sont à la merci d'une petite troupe d'Espagnols ayant trouvé ce vers quoi tendait la Découverte, portée par le développement d'une idée inconnue dans le Nouveau monde : la stratification sociale et l'or qui la résume. Ces aventuriers « ivres d'un rêve héroïque et brutal », « fatigués de porter leurs misères hautaines », tels que chantés par Hérédia, hommes de sac et de corde, le plus souvent (la tradition fait de Francisco Pizarro un gardien de porcs illettré) sont mus en réalité par la dureté de l'existence « par-deça » : par la malédiction divine qui condamne Adam à quitter le Jardin d'Eden et à gagner son pain à la sueur de son front. Un monde caractérisé par la concurrence, la rareté, la loi et la peine découvre un monde caractérisé par l'égalité, l'abondance et la liberté.
« Ils n'ont de vêtements ni de laine, ni de lin, ni de coton, car ils n'en ont aucun besoin ; et il n'y a chez eux aucun patrimoine, tous les biens sont communs à tous. Ils vivent sans roi ni gouverneur, et chacun est à lui-même son propre maître. Ils ont autant d'épouses qu'il leur plaît et le fils vit avec la mère, le frère avec la sur, le cousin avec la cousine, et chaque homme avec la première femme venue. Ils rompent leurs mariage aussi souvent qu'ils veulent et n'observent à cet égard aucune loi. Ils n'ont ni temples, ni religion et ne sont pas des idolâtres. Que puis-je dire de plus ? Ils vivent selon la nature. » Americo Vespucci, Mundus Novus (1503)

Sarcophage du IVe siècle
(gerbe de blé et mouton domestique ; agriculture et tissage)

Mosaïque de la Chapelle Palatine (Palerme, XIIe siècle)
INSUDORE VULTUS TUI VESCERIS PANE TUO
Tu gagneras ton pain à la sueur de ton visage. (Genèse, III, 16-19)
Du paradis de la cueillette à la malédiction de la culture :
À la femme il dit : "J'augmenterai beaucoup la douleur de ta grossesse ; c'est dans les souffrances que tu mettras au monde des enfants, et vers ton mari sera ton désir, et lui te dominera". Et à Adam il dit : "Parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as alors mangé de l'arbre au sujet duquel je t'avais donné cet ordre : 'Tu ne dois pas en manger', maudit est le sol à cause de toi. C'est dans la douleur que tu en mangeras les produits tous les jours de ta vie. Il fera pousser pour toi épines et chardons, et tu devras manger la végétation des champs. À la sueur de ton visage tu mangeras du pain jusqu'à ce que tu retournes au sol, car c'est de lui que tu as été pris. Car tu es poussière et tu retourneras à la poussière.
Dans les sociétés amérindiennes, les activités qui ont la subsistance pour objet n'engendrent, pas de différenciation sociale. La confrontation des deux mondes est largement celle de deux écologies : celle du « laboureur » et celle du « chasseur-cueilleur » (ou celle de l'agriculture intensive et celle de l'agriculture extensive). Ces deux écologies engageant des valeurs adverses. Une lecture cursive des analyses de plusieurs auteurs ayant pensé cette confrontation, Michel de Montaigne, Cornelius De Pauw, Georg Wilhem Friedrich Hegel et Alexis de Tocqueville permet de caractériser, en creux, ce que nous avons appelé plus haut le « concept d'Europe » dont l'Europe n'a pas le monopole qui définit, en réalité, les sociétés stratifiées.
Cornelius de Pauw et ses Recherches philosophiques sur les Américains
Parmi les « singularitez » de la Découverte, en effet : le constat de l'oisiveté et de l'indifférenciation sociale des Indiens. Ils ignorent le travail, la spécialisation et la hiérarchie, au sens séculier de ces mots. Cette quasi-absence de stratification sociale banale, essentielle et constitutive de l'ordre des choses « par-deça » apparaît comme une marque princeps du Nouveau Monde. Il n'est pas sûr que ce trait nous soit aujourd'hui aussi parlant. Nous voyons les sociétés lointaines avec la nostalgie d'un âge d'or ou à travers le prisme d'un égalitarisme rêvé et la découverte de l'Amérique n'est pas pour nous ce qu'elle fut quand « Nostre monde [venait] d'en trouver un autre » selon le mot de Montaigne (Des coches, III, 6, 886). Cette découverte ayant été « l'événement le plus mémorable parmi les hommes [
] en remontant des temps présents aux temps les plus reculés », selon Cornelius De Pauw , dans un "Discours préliminaire" à ses Recherches philosophiques sur les Américains. (Cet ouvrage sera cité soit dans l'édition en fac similé, Jean-Michel Place, 1991, notée « JMP », en l'occurrence : JMP, p . I, soit dans l'édition de Berlin de 1774, en 3 vol. in-12, notée « B »)
Les deux figures antithétiques du « bon sauvage » vivant comme aux premiers temps et du barbare « hébété » n'ayant jamais quitté l'état de nature révèlent une même vulnérabilité : le cataclysme de la Conquête est contenu dans cette irruption d'un monde organisé dans un monde naïf et primitif. « C'estoit un monde enfant » dit Montaigne (Des coches, III, 6, 887). « Toute la force et l'injustice étaient du côté des Européens : les Américains n'avaient que de la faiblesse : ils devaient donc être exterminés, et exterminés dans un instant » écrit De Pauw (JMP, p . II) De Pauw est de ceux qui compatissent et qui condamnent l'extermination des Américains. « Il est certain que la conquête du nouveau monde, si fameuse et si injuste, a été le plus grand des malheurs que l'humanité ait essuyé. » (JMP, p. II) Argumentant que la « cupide » Europe a suffisamment « abusé de sa supériorité », il réprouve les « politiques à projets » et les « philosophes possédant le don de l'inconséquence » (allusion notamment à Charles de Brosses, et à son Histoire des navigations aux terres australes, parue en 1756) qui poussent à envahir les « terres australes », ce « pays ignoré » (ce sont les expéditions de Cook, entre 1768 et 1775, traversant à trois reprises le cercle polaire antarctique, à la latitude de 66° Sud, qui démontreront l'inexistence de ce continent). « N'achetons pas l'éclaircissement de quelques points de géographie, par la destruction d'une partie du globe, ne massacrons pas les Papous, pour connaître au thermomètre de Réaumur, le climat de la nouvelle Guinée » ironise De Pauw (Préliminaire, JMP, p . IV). A l'opposé de ces entreprises intéressées qui se justifient de science, son propos, qui se veut lui aussi scientifique, est d'édification, mais dans l'exacte mesure où il voit dans l'Américain une image en creux de la civilisation. Son Préliminaire en défense introduit une représentation entièrement négative de l'autre homme, de son écologie, de ses valeurs : une glorification indirecte des valeurs de l'Ancien monde.
Le sous-titre de l'ouvrage de De Pauw « Recherches philosophiques sur les Américains ou mémoires intéressants pour servir à l'histoire de l'espèce humaine » révèle sa véritable ambition : une histoire naturelle de l'homme. « Il est du ressort de la philosophie de l'Histoire, de marquer par quel degrés l'esprit humain s'est élevé aux grandes inventions et d'expliquer pourquoi les mêmes découvertes ont été portées à un plus haut point de perfection dans un type que dans un autre » (II, 176). Mais « l'histoire de l'homme naturel » (B. I, p. XI), en l'espèce, concernant les Américains, est sans histoire. Les relations des voyages et les traités touchant l'Amérique utilisés par De Pauw lui servent à camper une sorte d'Antimonde selon la longitude (après la découverte de Colomb, la question d'un « anti-koumène » est posée) qui, de même que l'Antichtone est supposée faire équilibre aux masses continentales de l'hémisphère Nord, représenterait, au moral, une sorte d'envers de la civilisation : « La nature a tout ôté à un hémisphère de ce globe pour le donner à l'autre ». L'Indien est pour De Pauw la figure fantasmée de l'homme avant la civilisation, une sorte de contre-exemple pédagogique. Le programme annoncé (« marquer par quels degrés
») reste tel et l'argumentaire paraît s'épuiser dans la construction de cet homme naturel qu'est l'Américain. « Les Californiens végètent plutôt qu'ils ne vivent, et on est tenté de leur refuser une âme. » (B. I, pp. 140-141)
Du fait de la constitution congénitalement débile de l'Américain, ce que cette survie sans invention, propre au Nouveau Monde, peut enseigner est donc négatif. Cette histoire ne peut donc être que physique. « Si nous avons dépeint les Américains comme une race d'hommes qui ont tous les défauts des enfants, comme une espèce dégénérée du genre humain, lâche, impuissante, sans force physique, sans vigueur, sans élévation d'esprit, nous n'avons rien donné à l'imagination en faisant ce portrait, qui surprendra par sa nouveauté, parce que l'histoire de l'homme naturel a été plus négligée qu'on ne pense. » (Préliminaire, p. VIII) Et De Pauw s'excuse auprès du lecteur du naturalisme de sa description : « La reconnaissance de l'homme physique ayant été le premier objet de ces recherches, ce seroit une bizarrerie extrême, de ne pas nous pardonner de certains détails qu'on pardonne tous les jours à ceux qui décrivent des insectes et qui composent des volumes entiers sur la façon dont les limaçons s'accouplent » (id. p. IX), convaincu de montrer dans la constitution physique des Indiens la raison de leur état végétatif. (Il entend appliquer aux Indiens la thèse de Buffon sur la « dégénération » des espèces animales sur le continent américain.)
A travers ce fantasme d'un Américain définitivement enkysté dans la nature, De Pauw poursuit un propos à la fois de conjuration et d'édification : la civilisation qu'il décrit n'est rien d'autre que l'absence de civilisation, et son objet d'étude une autre espèce. « Il doit exister dans l'organisation des Américains une cause quelconque
» (B. I, pp. 59-60) Cette cause qui se reconnaît à la « dégénérescence » des amérindiens procède sans doute de leur constitution, on l'a dit, mais c'est par ses traits sociétaux qu'elle s'exprime et c'est, précisément, ce qui retient la description de De Pauw : la dégénérescence s'accomplit (si l'on peut dire, puisque cette histoire de l' « homme physique » est « fixiste ») dans l'uniformité sociale. Dans une tirade qui s'emploie à dénoncer cette imbécile uniformité, caractéristique du « génie abruti des Américains », De Pauw dépeint avec une sorte d'horreur un monde où l'on ne peut pas être soi, c'est-à-dire différent, un antimonde caractérisé par l'uniformité, l'apathie et, nécessairement, la stérilité (les italiques sont nôtres) :
« Également barbares, vivant également de la chasse et de la pêche, dans des pays froids, stériles, couverts de bois quelle disproportion voudrait-on imaginer entre eux ? Là où l'on ressent les mêmes besoins, là où les moyens de les satisfaire sont les mêmes, là où les influences de l'air sont si semblables, les murs peuvent-elles se contredire, les idées peuvent-elles varier ? » (B. I, p. 115) « L'insensibilité est en eux [les Californiens] un vice de leur constitution altérée ; ils sont d'une paresse impardonnable, n'inventent rien, n'entreprennent rien, et n'étendent point la sphère de leur conception au-delà de ce qu'ils voient ; pusillanimes, poltrons, énervés, sans noblesse d'esprit, le découragement et le défaut absolu de ce qui constitue l'animal raisonnable, les rendent inutiles à eux-mêmes et à la société [
] on a même désespéré d'en pouvoir faire des esclaves. » (B. I, pp. 140-141) Cet envers de la civilisation est l'envers de l'éthique de la différenciation qui caractérise les sociétés stratifiées.
Age de pierre, âge d'abondance
En réalité, les civilisations en cause sont des civilisations d'abondance (relative), quand c'est la rareté et le travail qui conditionnent l'existence « par-deça ». Le travail, rapporte Thevet des Indiens du littoral brésilien, n'est qu'un « jardinage » qui occupe « quelque repos de guerre » : « Nos sauvages estant en quelque repos de guerre, n'ont guere autre vacation, que de faire leurs jardins ; et jaçoit que quelques uns d'entre eux facent aucun trafic, si est ce que la necessité les contraint de cultiver la terre pour vivre. » (La Cosmographie universelle, f 947 v°, André Thevet, Les Français en Amérique pendant la deuxième moitié du XVIe siècle ; le Brésil et les Brésiliens, Paris, P. U. F., 1953, choix de textes et notes par S. Lussagnet). Léry : « Le pays de nos Tououpinambaoults soit capable de nourrir dix fois plus de peuple qu'il n'y en a ». ((Jean de Léry, Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil autrement dite Amérique (1580). Genève, Droz, 1975, p. 139) ) Staden : Les Tupinamba « ne se partagent pas la terre et ne connaissent pas l'argent : leurs trésors sont des plumes d'oiseaux. Celui qui en a beaucoup est riche ; et celui qui possède une belle pierre à mettre dans ses lèvres passe pour un des plus riches de la tribu ». (Staden, H., Nus, féroces et anthropophages, 1557. Paris, Métailié, 1979, p. 196) « Ils ne sont pas en debat de la conqueste de nouvelles terres, car ils jouyssent encore de cette uberté naturelle qui les fournit sans travail et sans peine de toutes choses necessaires, en telle abondance qu'ils n'ont que faire d'agrandir leurs limites. » (Essais, I, XXXI, p. 208) « C'est une nation [
] en laquelle il n'y a aucune espece de trafique ; nulle cognoissance des lettres, nulle science de nombres ; nul nom de magistrat, ny de superiorité politique ; nul usage de service, de richesse ou de pauvreté, ; nul contrat ; nulles successions, nuls partages ; nulles occupations qu'oysives [
] » (Essais, I, XXXI, p. 204) Des coches : «
Il n'y a pas cinquante ans qu'il [ce monde] ne sçavoit ny lettres, ny pois, ny mesure, ny vestement, ny bleds, ny vignes. Il estoit encore tout nud au giron, et ne vivoit que des moyens de sa mere nourrice. » (886-7) «
Contez, dis-je, aux conquerans cette disparité, vous leur ostez toute l'occasion de tant de victoires. » (888) Commerce, écriture, numération (l'invention de l'écriture et de la numération sont souvent associées à l'enregistrement des productions et des biens), justice, hiérarchie, héritage, partage : soit accumulation au lieu de consomption, travail au lieu de cueillette ou « jardinage », negotium au lieu d'otium.
La révolution néolithique et la stratification sociale
Le mythe du Paradis raconte un âge d'or révolu. Probablement le jardin d'Eden était-il devenu trop étroit
Le fait que la révolution néolithique se soit produite à peu près en même temps en différents endroits du globe tend à montrer que ce changement de stratégie dans l'acquisition des ressources alimentaires est une réponse à une contrainte environnementale vraisemblablement une modification du climat. Prenant en charge les processus de reproduction des céréales et de certaines espèces animales, dont le croît naturel constituait leur subsistance, les hommes du dernier paléolithique ont dû modifier leur écologie en conséquence. Le passage, par exemple, de la cueillette du blé amidonnier sauvage à sa culture, à distance de son aire naturelle, dans les zones fertilisées par les alluvions qu'on observe ainsi au Moyen Orient (grâce à l'archéo-palynologie) engage sédentarisation, concentration humaine, sélection des espèces végétales et animales, irrigation, constitution de stocks dès que les moyens de conservation sont disponibles. Quand l'accumulation est possible et qu'elle a un sens, la concurrence s'installe pour le contrôle des ressources et des moyens de production.
La nécropole de chasseurs-collecteurs-stockeurs de graminées sauvages de Jebel Sahaba, en Nubie - c. 8000 - témoigne d'un nombre important de morts violentes : cinquante-huit squelettes y sont ensevelis, la tête vers l'Est, en position fléchie ; vingt-quatre d'entre eux portent la marque sur les vertèbres cervicales ou sur les côtes de pointes de flèches en silex ou de sagaies, des traces de coups sont visibles sur d'autres ossements.

L'épuisement des sols, auquel la technique des proto-agriculteurs n'est guère en mesure de pallier, fait des terres enrichies par les apports naturels de limon un moyen de production particulièrement recherché et oblige les agriculteurs qui en sont exclus à la quête de nouvelles terres justiciables d'une agriculture extensive, quand les progrès de l'irrigation, de la sélection ou des méthodes d'exploitation appropriées assurent des rendements à peu près constants des sols alluvionnaires. Lorsque la limite des capacités de production a été atteinte, l'équilibre démographique, la spécialisation et la sujétion sociale avec son ferment subversif se mettent en place.
L'accroissement démographique ainsi que la stenochôria (lit. « étroitesse des terres ») sont vraisemblablement à l'origine de deux processus complémentaires d'exclusion résultant de la concurrence pour la possession des terres fertiles. L'un d'exclusion horizontale, ou territoriale : d'émigration en vue de la recherche et de la mise en culture de nouvelles terres ; l'autre d'exclusion verticale, ou juridique : fondant un accaparement des moyens de production, une hiérarchie et une spécialisation sociale. « Le métier de chasseur n'est point favorable à la population », notait Rousseau dans l'Essai sur l'origine des langues (note, p. 12, édition de 1826, Verdet et Lequien, Paris). La densité de population des paysans néolithiques était vraisemblablement dix à cinquante fois supérieure à celle des derniers chasseurs. Ce qui s'explique aisément par le fait que l'agriculture a permis à l'homme de se sédentariser et de s'affranchir ainsi du contrôle des naissances qu'imposent les déplacements fréquents. Comme ceux d'aujourd'hui, qui espacent les grossesses par le recours à l'allaitement prolongé et des règles d'évitement sexuel jusqu'à ce que l'enfant soit en âge de se déplacer, les chasseurs-cueilleurs de la préhistoire maintenaient leur population à un niveau à peu près constant. L'expansion des agriculteurs, qui s'est poursuivie jusqu'au siècle dernier par les migrations européennes, a dû commencer quand les premières concentrations ont fait apparaître un seuil alimentaire justifiant l'émigration d'une partie de la population vers des régions vierges d'exploitation.
L'or symbolise cette opposition d'un monde fondé sur la rareté et l'économie et d'un monde fondé sur l'abondance et la consomption. C'est l'opposition que déploie la célèbre page de Montaigne sur les cannibales citée plus haut : Nul, nul, nul
Ce constat résume a contrario la constitution des sociétés stratifiées. Il y a en effet, comme le fondateur des études de parenté, Henry Morgan, l'a mis en évidence, une relation nécessaire entre le système de production des ressources, le système juridique et la structure de la famille. C'est la différence entre les systèmes de parenté à classes et les systèmes de parenté descriptifs (où les termes de parenté renvoient à une seule position généalogique). Limitation des terres et croissance démographique engendrent concurrence et appropriation. Distinction. La terre cesse d'être commune ou d'appartenir à celui qui la cultive pour le temps où il la cultive : appropriée, elle se transmet de génération en génération, circonstance qui requiert une identification des unités domestiques dans les classes générationnelles. (Vide infra : chapitre 13.2 : Transmettre le patrimoine génétique, transmettre le patrimoine économique : paradoxes de la reproduction.)
Montaigne pointe justement cette relation de la possession et de la parenté : là où l'or est sans valeur économique (où l'or est « immobile »), les relations sociales et la conception de la parenté sont autres. « Ils s'entr'appellent generalement, ceux de mesme aage frere ; enfans ceux qui sont au dessoubs ; et les vieillards sont peres à tous les autres. Ceux-cy laissent à leurs héritiers en commun cette pleine possession de biens par indivis, sans autre titre que celuy tout pur que nature donne à ses creatures, les produisant au monde. Si leurs voisins passent les montaignes pour les venir assaillir, et qu'ils emportent la victoire sur eux, l'acquest du victorieux, c'est la gloire, et l'avantage d'estre demeuré maistre en valeur et en vertu ; car autrement ils n'ont que faire des biens des vaincus. » (I, XXXI, pp. 208-09) « C'est que l'usage de la monnoye estoit entierement inconneu, et que par consequent leur or se trouva touva tout assemblé, n'estant en autre service que de montre et de parade, comme un meuble reservé de pere en fils par plusieurs puissants Roys, qui espuisoient toujours leurs mines pour faire ce grand monceau de vases et statues à l'ornement de leurs palais et de leurs temples, au lieu que nostre or est tout en emploite et en commerce [
] Imaginons que nos Roys amoncelassent ainsi tout l'or qu'ils pourroient trouver en plusieurs siècles, et le gardassent immobile. » (III, 6, p. 892) Le siècle de la Découverte est aussi celui où la valeur même de la monnaie fait question : « On ne regarde plus ce que les monnoyes poisent et valent, mais chacun à son tour les reçoit selon le pris que l'approbation commune et le cours leur donne. On ne plaide pas de l'alloy, mais de l'usage : ainsi se mettent également toutes choses ». (II, 12
) Ce divorce entre la valeur nominale et le cours, que l'afflux de l'or et de l'argent américain amplifie, est à l'origine de la théorie monétaire : il rend manifeste la fonction économique du numéraire. (D'où les lois somptuaires qui visaient à réglementer l'usage des métaux précieux et des étoffes.)
La conquête et l'expansion des Européens sur les terres « inexploitées » ou « vierges » a pour leitmotiv ce constat d'un usage inapproprié des métaux précieux et d'une friche des moyens de production. C'est cette inexploitation et cette inactivité qui justifient aux yeux des fermiers l'appropriation des terres.
Hegel et la raison dans l'Histoire : l'Esprit et les sociétés froides
Le regard porté par Hegel sur les « sociétés froides » est dans le droit fil de De Pauw. Il suffira ici de quelques citations extraites de La raison dans l'histoire (cours professés à partir de 1830 - cités dans l'édition de l'Union Générale d'Editions, coll. 10/18, 1965) pour caractériser cette fiction pédagogique dévouée à l'édification de l'Europe. Sa vision des civilisations amérindiennes d'abord. Mexique et Pérou ? « Une civilisation entièrement naturelle et qui devait, par conséquent, s'effondrer au premier contact avec l'Esprit. L'Amérique s'est toujours montrée et se montre encore impuissante aussi bien du point de vue physique que du point de vue moral. Depuis que les Européens ont abordé en Amérique, les indigènes ont disparu peu à peu au souffle de l'activité européenne. Même chez les animaux, on rencontre la même infériorité qui se remarque chez les hommes. » (p. 232) (C'est Buffon revu par De Pauw
)
Mais c'est l'Afrique noire qui constitue pour Hegel cet antimonde qui sert exemplairement à penser l'ordre, la civilisation et l'Histoire. L'opposition est ici pour notre propos l'écologie de l'agriculture intensive (où s'exerce la propriété) et l'écologie de l'agriculture extensive (où la terre n'est pas mesurée et où la propriété est collective ; vide infra : chapitre 13.2). « Celui qui veut connaître les manifestations épouvantables de la nature humaine peut les trouver en Afrique. » (p. 269) Distinguer : c'est bien de l'Afrique noire, l'« Afrique proprement dite » (p. 247) qu'il s'agit, car « l'Afrique est, pour ainsi dire, composée de trois continents qui sont totalement séparés l'un de l'autre et n'ont aucune communication réciproque » (au nord du Sahara : l'Afrique « pour ainsi dire, européenne », puis le bassin du Nil « qui se rattache à l'Asie » (pp. 245-6). « Dans cette partie principale de l'Afrique [donc] il ne peut y avoir d'histoire proprement dite. » (p. 249)
« Ce caractère [de l'Afrique] est difficile à comprendre, car il diffère complètement de notre monde culturel ; il a en soi quelque chose d'entièrement étranger à notre conscience. » (id.) « L'homme, en Afrique, c'est l'homme dans son immédiateté. » « C'est un homme à l'état brut. » (p. 251)
« Le nègre représente l'homme naturel dans toute sa barbarie et son absence de discipline. Pour le comprendre, nous devons abandonner toutes nos façons de voir européennes. Nous ne devons penser ni à un Dieu spirituel ni à une loi morale ; nous devons faire abstraction de tout esprit de respect et de moralité, de tout ce qui s'appelle sentiment si nous voulons saisir sa nature. Tout cela, en effet, manque à l'homme qui en est au stade de l'immédiateté : on ne peut rien trouver dans son caractère qui s'accorde à l'humain. C'est précisément pour cette raison que nous ne pouvons vraiment nous identifier, par le sentiment, à sa nature, de la même façon que nous ne pouvons nous identifier à celle d'un chien ou à celle d'un Grec qui s'agenouillait devant l'image de Zeus. Ce n'est que par la pensée que nous pouvons parvenir à cette compréhension de sa nature ; nous ne pouvons en effet sentir que ce qui est semblable à nos sentiments. » (p. 251)
« Le fait de dévorer des hommes correspond au principe africain. » (p. 259) « Une telle dévalorisation de l'homme explique que l'esclavage soit, en Afrique, le rapport de base du droit. » (id.) « L'esclavage est une injustice en soi et pour soi, parce que l'essence de l'homme est la liberté. Mais pour arriver à la liberté, l'homme doit acquérir la maturité nécessaire [
] L'esclavage ne doit pas exister car il est en soi et pour soi injuste selon le concept de la chose. Mais le doit exprime quelque chose de subjectif, il est, comme tel, non historique. Ce qui manque encore au doit, c'est la substantialité éthique d'un Etat. » (p. 260) « La polygamie des noirs a souvent pour fin la génération d'un grand nombre d'enfants qui pourront tous être vendus comme esclaves. » (p. 261) « Ce que nous comprenons en somme sous le nom d'Afrique, c'est un monde anhistorique non-développé, entièrement prisonnier de l'esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de l'histoire universelle. » (p. 269)
Tocqueville
Pendant qu'Hegel philosophe ex cathedra sur les civilisations amérindiennes et africaines, Tocqueville entreprend, en 1831, un voyage en Amérique. Il a vingt-cinq ans. (Léry, cité plus haut, a « environ 22 ans », écrit-il, quand il s'embarque pour le Brésil.) Tocqueville porte sur les effets du « souffle de l'Esprit » selon Hegel un autre regard. Il voyage pour voir et non pour entreprendre : « Nos costumes de voyage et nos fusils n'annonçaient guère des entrepreneurs d'industrie et voyager pour voir était une chose absolument insolite. » (Voyage en Amérique, 1991, édition de la Pléïade, I, p. 375, c'est nous qui soulignons). Ce voyage, à l'inverse du voyage fantasmatique de De Pauw ou Hegel est pour le (jeune) juriste un miroir et non un faire-valoir. Tocqueville continue Montaigne, quand Hegel continue De Pauw (le regard du ministre Tocqueville sur l'Algérie sera d'une autre nature).
Même constat que De Pauw quant à l'anéantissement des Indiens : « - Les Indiens, reprenaient notre hôte, ils ont été je ne sais trop où par-delà les Grands Lacs ? C'est une race qui s'éteint ; ils ne sont pas faits pour la civilisation : elle les tue. » (id., I, p. 360)
La volonté de Tocqueville de visiter « un lieu que n'avait pas encore atteint le torrent de la civilisation européenne. » (id. p. 369) est soutenue par le sentiment de l'inéluctable anéantissement des Indiens et la recherche nostalgique d'un Eden disparu : « Le désert était là tel qu'il s'offrit sans doute il y a six mille ans aux regards de nos premiers pères ; une solitude fleurie, délicieuse, embaumée ; magnifique demeure, palais vivant, bâti pour l'homme mais où le maître n'avait pas encore pénétré. » (id. p. 407) Que s'est-il donc passé après la sortie du Paradis (de l'Ancien monde) pour que les hommes frappés par le châtiment divin soient en mesure d'anéantir les habitants de l'Eden américain, de défier le Souverain Juge en retournant la malédiction en élection et de se proclamer « ...maîtres et possesseurs de la nature » ?
Car le voyage en Amérique n'est pas seulement le constat d'une destruction, c'est, fondamentalement, l'occasion d'une expertise de cette nouvelle race de conquérants que sont les pionniers et, par là de l'écologie de l'Ancien monde qui explique une destruction nécessaire, presque inconsciente, naturelle sinon involontaire, de l'autre écologie (Tocqueville souligne justement ce paradoxe). « Les habitants des Etats-Unis ne chassent pas les Indiens à cor et à cri comme faisaient les Espagnols du Mexique. Mais c'est le même sentiment impitoyable qui anime ici ainsi que partout ailleurs la race européenne. » (id. p. 363) Quand l'image du conquistador est celle d'un pillard flamboyant qui rentre en Europe « couvert d'or », le pionnier est un homme solitaire voué au labeur du défrichement qui prend racine dans un pays vierge conquis sur la sauvagerie (ce qu'on appelait au XVIIIe siècle un « désert »). « Cet homme inconnu est le représentant d'une race à laquelle l'avenir du Nouveau Monde appartient, race inquiète, raisonnante et aventureuse qui fait froidement ce que l'ardeur seule des passions explique, qui trafique de tout sans excepter même la morale et la religion. » (id. p. 373) « Sur ses traits sillonnés par les soins de la vie règne un air d'intelligence pratique, de froide et persévérante énergie qui frappe au premier abord. » (id. p. 372) « Nation de conquérants [
] qui s'enfonce dans les solitudes de l'Amérique avec une hache et des journaux [
] qui [
] n'a qu'une pensée, et qui marche à l'acquisition des richesses, unique but de ses travaux, avec une persévérance et un mépris de la vie, qu'on pourrait appeler de l'héroïsme si ce nom convenait à autre chose qu'à la vertu. » (373)
« Ce ne sont donc pas, à proprement parler, les Européens qui chassent les indigènes de l'Amérique, c'est la famine. » (De la démocratie en Amérique [1835], 1992, p. 376)
« Les Espagnols lâchent leurs chiens sur les Indiens comme sur des bêtes farouches [
] Les Espagnols, à l'aide de monstruosités sans exemples, en se couvrant d'une honte ineffaçable, n'ont pu parvenir à exterminer la race indienne ni même à l'empêcher de partager leurs droits ; les Américains des Etats-Unis ont atteint ce résultat avec une merveilleuse facilité, tranquillement, légalement, philanthropiquement, sans répandre de sang, sans violer un seul principe de la morale aux yeux du monde. On ne saurait détruire les hommes en respectant mieux les lois de l'humanité. » (id. p. 393)
Que pèse l'Indien en regard de cette abnégation farouche ? C'est moins la disproportion des armes et des techniques qui le condamne que l'opposition des psychologies et des concepts. Cette différence, discrète quand le fracas des armes est spectaculaire, est tout aussi redoutable. On ne les extermine pas : ils s'éteignent d'eux-mêmes.
« Un peuple antique, le premier et le légitime maître du continent américain, fond chaque jour comme la neige aux rayons du soleil et disparaît à vue d'il de la surface de la terre. Dans les mêmes lieux et à sa place une autre race grandit avec une rapidité plus grande encore. Par elle les forêts tombent ; les marais se dessèchent, des lacs semblables à des mers, des fleuves immenses s'opposent en vain à sa marche triomphante. Chaque année les déserts deviennent des villages, des villages des villes. Témoin journalier de ces merveilles l'Américain ne voit dans tout cela rien qui l'étonne. » (Voyage
p. 361)
« 'Qu'est-ce que la vie d'un Indien ?' C'était là le fond du sentiment général. Au milieu de cette société si policée, si prude, si pédante de moralité et de vertu, on rencontre une insensibilité complète, une sorte d'égoïsme, froid et implacable lorsqu'il s'agit des indigènes de l'Amérique. »
« Ce monde-ci nous appartient, ajoutaient-ils ; Dieu en refusant à ses premiers habitants la faculté de se civiliser, les a destinés par avance à une destruction inévitable. Les véritables propriétaires de ce continent sont ceux qui savent tirer parti de ses richesses. » (id. p. 364)
« C'est à lui qu'est donné de s'emparer des solitudes du Nouveau Monde, de les soumettre à l'homme, et de se créer ainsi un immense avenir. » (id. p. 378)
La conquête a en effet changé de nature. « Depuis bientôt trois cents ans que le sauvage de l'Amérique se débat contre la civilisation qui le pousse et l'environne, il n'a point encore appris à connaître et à estimer son ennemie. Les générations se succèdent en vain chez les deux races. Comme deux fleuves parallèles, elles coulent depuis trois cents ans vers un abîme commun ; un espace étroit les sépare, mais elles ne mêlent point leurs flots. Ce n'est pas toutefois que l'aptitude naturelle manque à l'indigène du Nouveau Monde mais sa nature semble repousser obstinément nos idées et nos arts. Couché sur son manteau au milieu de la fumée de sa hutte, l'Indien regarde avec mépris la demeure commode de l'Européen ; pour lui, il se complaît avec orgueil dans sa misère, et son cur se gonfle et s'élève aux images de son indépendance barbare. Il sourit amèrement en nous voyant tourmenter notre vie pour acquérir des richesses inutiles. Ce que nous appelons industrie, il l'appelle sujétion. Il compare le laboureur au buf qui trace péniblement son sillon. » (id. pp. 403-4)
« Quoique le vaste pays qu'on vient de décrire fût habité par des nombreuses tribus d'indigènes, on peut dire avec justice qu'à l'époque de la découverte il ne formait encore qu'un désert. Les Indiens l'occupaient mais ne le possédaient pas. C'est par l'agriculture que l'homme s'approprie le sol, et les premiers habitants de l'Amérique vivaient du produit de la chasse [
] La Providence, en les plaçant au milieu des richesses du nouveau monde, semblait ne leur avoir donné qu'un court usufruit ; ils n'étaient là en quelque sorte, qu'en attendant. (De la démocratie en Amérique [1835], 1992, p. 28 ; c'est nous qui soulignons)
Dans une lettre à sa mère du 25 décembre 1831 (sur le Mississipi), Tocqueville observe : « Vous saurez donc que les Américains des Etats-Unis, gens raisonneurs et sans préjugés, de plus grands philanthropes, se sont imaginé, comme les Espagnols, que Dieu leur avait donné le Nouveau Monde et ses habitants en pleine propriété. Ils ont découvert en outre que, comme il était prouvé - écoutez bien ceci - qu'un mille carré pouvait nourrir dix fois plus d'hommes civilisés que d'hommes sauvages, la raison indiquait que partout où les hommes civilisés pouvaient s'établir, il fallait que les sauvages cédassent la place. [
] Les Indiens, ici, les Chactas (ou Tchactwas), sont déportés dans un désert où les Blancs ne leur laisseront pas dix ans en paix. Remarquez-vous les résultats d'une haute civilisation ? » (Lettres choisies. Souvenirs, 1814-1859, Quarto Gallimard 2003 p 254-259 - c'est nous qui soulignons).
Qu'est-ce donc qui motive l'énergie de la conquête et la dévotion au travail ? L'empiriste John Locke dénomme uneasiness, l'inquiétude vitale qui lui paraît caractériser l'humanité : « L'inquiétude qu'un homme ressent en lui-même pour l'absence d'une chose qui lui donnerait du plaisir si elle était présente, c'est ce qu'on nomme désir, qui est plus ou moins grand selon que cette inquiétude est plus ou moins ardente. Et il ne sera peut-être pas inutile de remarquer en passant que l'inquiétude est le principal, pour ne pas dire le seul aiguillon qui excite l'industrie et l'activité des hommes. » (Essai sur l'entendement humain, 1690, Livre II, chapitre XX. C'est nous qui soulignons) Dans une lettre à Chabrol, datée du 10 juin 1831, Tocqueville décrit ainsi, après avoir constaté qu'en Amérique « l'intérêt particulier n'est jamais contraire à l'intérêt général », « les deux caractères saillants qui distinguent ce peuple-ci [
] : l'esprit industriel et l'inquiétude de l'esprit ». L'inquiétude : on dira ici le processus de différenciation qui est à l'origine de la stratification sociale et qui l'entretient. Où, pour faire écho à l'analyse de De Pauw, il faut être soi. Avec la concurrence pour la terre et la stratification sociale, l'accroissement démographique, l'émigration, la découverte, l'innovation
l'expansion des fermiers est en marche. Des navigations d'Ulysse dont l'il repère les terres noires fertiles en orges ou en blés (les noirs sillons portent le blé et l'orge quand le roi est juste, Odyssée, XIX, 111) à la mission de Néarque, amiral d'Alexandre, de retour de conquête par le golfe Persique, qui devait examiner les rivages, les mouillages, les îlots, s'enquérir des cités maritimes, des terres fertiles (Arrien, VIII, 32), aux confins géographiques du monde grec et dans l'imaginaire, il y a l'exploration des ressources, autre nom de la quête fabuleuse. L'élargissement du monde, la pénétration des continents, la circumnavigation ouvrent aux colons des terres « inexploitées ». Contraints au repli sur la peau de chagrin de leur écosystème, n'ayant plus les moyens écologiques de la survie, les chasseurs-cueilleurs sont condamnés. Contraints de se rendre à la « civilisation » ou de s'y louer, assujettis ou exterminés, « Bushmen », aborigènes, Indiens, « Pygmées »
vont fournir une main-d'uvre de second ordre dans les corrals, les ranches, les haciendas, ou devenir les dépendants des agriculteurs bantous
avant de constituer le lumpenproletariat des usines et de peupler les bidonvilles.
« En 1849, année de la ruée vers l'or, les Yana de la Californie du Nord étaient plus de deux mille. Vingt et un ans plus tard, en 1870, ils sont exterminés. Une quinzaine d'entre eux, toutefois, de la sous-tribu yahi, disparaissent pour vivre une terrible vie clandestine qui durera trente-huit ans. »
« Le 10 novembre 1908, des ingénieurs, en cours d'étude d'un barrage, découvrent par hasard un village caché dans le chaparral - le maquis californien - et mettent en fuite ses quatre habitants, derniers survivants des Yahi. Ishi, l'un d'entre eux, continue à vivre entièrement seul, dans le plus grand dénuement, jusqu'au 29 août 1911, date à laquelle, à bout de forces et désespéré, il se rend à la civilisation. »
« Ishi entre dans notre vie à tous à l'aube du 29 août 1911, par la cour d'un abattoir. Le brusque aboiement des chiens tire les bouchers de leur sommeil. Dans le jour qui se lève, on distingue un homme traqué, tapi contre la barrière du corral. C'est Ishi. » (Extraits de la 4e de couverture et de la page 13 de Ishi, Theodora Kroeber, trad. fr. Plon, Presses Pocket, 1968, de : Ishi in two worlds, a Biography of the last wild Indian in North America, University of California Press, 1961). Ishi, « adopté » par l'université de Californie et le Musée d'ethnographie de San Francisco (le shérif de Butte, la région où Ishi s'était livré, ne sachant que faire de lui, l'avait enfermé dans la prison du lieu), devient un informateur privilégié d'Alfred Kroeber à qui il révèle la culture des Yana. Il meurt de la tuberculose en 1916. Avec lui, le peuple Yana disparaît.

Entre la photo anthropométrique ci-dessus et les deux portraits qui suivent... [à développer]
«
Le bruit court qu'un gisement d'or vient d'être découvert au pôle Nord. Notre Blanc, sans s'inquiéter outre mesure des périls qu'il va braver, se mettra aussitôt en route, avec une pioche, une pelle, et une provision de lard salé. Les uns laisseront leurs os en cours de route. Le reliquat atteindra son but et reviendra, riche comme Crésus.
[
]
Glissez dans le tuyau de l'oreille d'un Blanc que les rouges remparts de l'enfer sont constellés de diamants. Il n'hésitera pas un instant, mais s'élancera à l'assaut, bien décidé à emporter la place et à faire ensuite, à coup de triques, trimer pour lui Satan en personne.
[
]
- Fermiers du monde,
mumura Roberts. Fermiers du monde ! Buvons un coup à leur santé. Il faut bien que quelqu'un joue ce rôle ici-bas. » (Jack London, L'inévitable Blanc, op. cit. pp. 579 et 585)
A quoi sert la liberté ?
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