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Présentation du dossier pédagogique
Ancestralité, communauté, citoyenneté :
Les sociétés créoles dans la mondialisation
Le dossier est construit sur l'argument d'un séminaire de D.E.A. qui constituait une trame de recherche et un appel à contribution. La "feuille de route" proposée s'appuie, parallèlement à l'argumentaire, sur divers documents, dont des "notes de lecture", exposés ou contributions qui ont été mis en ligne (un certain nombre seront ajoutés) :
- Sucre blanc, misère noire : Le goût et le pouvoir, de Sidney Mintz.
- Des îles, des hommes, des langues, de Robert Chaudenson.
- Roots of language, de Derek Bickerton.
- Comment la parole vient aux enfants, de Bénédicte de Boysson-Bardies.
- Notes Jean Albany.
- Avant Babel, Génétique des populations et systématique des langues : hypothèses sur la langue mère.
- Introduction au débat de l'empirisme et de l'innéisme. D'un dialogue d'idées virtuel entre Leibniz et Locke : les Nouveaux essais sur l'entendement humain (1765).
- Introduction pour un "projet de recherche partagée" : Réunion, Maurice, Comores.
- Les langues régionales et d'Outre-mer, les textes essentiels du droit français ; Décision du Conseil constitutionnel du 9 mai 1991 sur la notion de "peuple corse".
- Dossier de presse : La charte européenne des langues régionales (juin 1991).
- L'identité de l'identité. Les théories de l'identité et de l'ethnicité de Max Weber à Samuel Huntington : 1ère partie : l'exemple réunionnais. (Scan de notes de cours)
Ancestralité, communauté, citoyenneté :
Les sociétés créoles dans la mondialisation
(Séminaire de D.E.A.)
On peut consulter sur le sujet (à la rubrique "anthropologie du droit" - voir page d'accueil) :
- Le territoire de la langue, communication à la séance plénière du colloque Langues et Droits, les 22, 23, 24 octobre 1998, Université de Paris X-Nanterre.
- Habiter, cohabiter, vivre ensemble, Alinéa, n°11, 2000.
- Droit au sol et mythes dautochtonie, communication au colloque Représentations de lenvironnement et construction des territoires : Dialogue des disciplines , organisé par lICoTEM, Poitiers, les 11 et 12 octobre 2001.
Pertinence scientifique du sujet ; adéquation avec la problématique régionale :
Lappartenance à des communautés que la mondialisation fait de plus en plus larges lappartenance de la Réunion à lEurope, par exemple , met en évidence un conflit entre lespace politique (la laïcité, le monde) et lespace privé (la langue maternelle, la religion). Comprendre ce que signifie cette double allégeance, louverture au monde et la revendication identitaire que la modernité exacerbe en les représentant souvent comme contradictoires alors quelles sont complémentaires cest lambition du programme
Résultats attendus :
- Accéder à une représentation rationnelle des constituants de lidentité en plongeant dans la problématique des langues identitaires et des langues de communication (champ linguistique du projet : 1) grâce aux récents acquis de la neurologie et de la linguistique fondamentale.
- Mesurer les conséquences, juridiques et culturelles, du changement déchelle lié à lunification européenne en retournant à lhistoire de la Réunion et de lEurope (champ sociologique du projet : 2), histoire et logiques identitaires affrontées, tels sont, sur les deux axes de recherche proposés, les résultats attendus.
1°)
Contribution à la problématique des langues identitaires et des langues de communication
OBJET : Lambition de cette première partie est la recherche doutils susceptibles de formaliser une problématique spécifique aux langues régionales et aux créoles et de contribuer ainsi à la réflexion sur les questions identitaires associées aux revendications linguistiques.
Le responsable du programme a formalisé la théorie de cette approche dans une communication à la séance plénière du colloque international " Langues et droit " qui sest tenu à luniversité de Paris X en octobre 1998 (le texte de cette communication est annexé au présent document). Le programme a pour objet de développer cette problématique aux créoles et spécifiquement au Créole réunionnais.
CHAMP ÉPISTÉMOLOGIQUE : Celui de la linguistique générale et de lanthropologie cognitive.
PROBLÉMATIQUE : Alors que la créolistique des créoles du français est essentiellement dinspiration socio-linguistique et historique, il sagit ici de rechercher, à laide des concepts de la linguistique générale, de la psychologie cognitive et de lanthropologie, comment les acquis scientifiques récents de ces disciplines, concernant lacquisition du langage chez lenfant notamment, peuvent éclairer la genèse de la formation des langues et notamment celle des créoles.
Cette perspective fait apparaître, alors que la défense des langues régionales et des créoles est essentiellement identitaire, le caractère anthropologique, émotionnellement constitutif, des langues maternelles. Elle fonde en nécessité et valide scientifiquement une revendication qui nest le plus souvent fondée que sur des arguments de nature réactive. Lapproche neurocognitive met en effet en évidence le caractère modulaire des fonctions cérébrales et notamment lopposition des " outils " que peuvent être les moyens de communication analytiques (mettant en uvre des signes substitutifs) et les moyens de communication émotionnels (mettant en uvre des signes participatifs). Cette opposition classique du digital et de lanalogique peut être mise à profit pour évaluer la part de la langue régionale et de lidentité régionale dans la conscience citoyenne. Lidée du programme nest évidemment pas de se substituer à la production identitaire parfaitement fondée au plan politique, mais qui na que peu à voir avec la recherche scientifique, même quand elle se donne pour telle mais daccéder à une représentation plus rationnelle des constituants de lidentité locale.
PLAN DÉVELOPPÉ :
1°) Le champ théorique de la recherche : celui de lanthropologie cognitive.
A - Le problème de lidentité à la Réunion : (développement infra dans la 2° partie)
Les témoins cités :
Boucher, Lescouble, Houat, M.-A. Leblond, Albany
- Premier dossier : Étude de luvre de M-A Leblond : des militants de lidentité réunionnaise (replacer dans le cadre historique).
- Cadre anthropologique de la recherche : la phénotypie des hiérarchies ou le physique de lemploi
Quelques exemples
La noblesse française en représentation
Les Mbaya dAmérique du sud
Ilotes et Spartiates
Lunivers de Genji
Des fantômes sur les Hauts-plateaux
Hutu et Tutsi
Les Antemoro du sud-est de Madagascar
Le spectre des couleurs à la Réunion
- Permanence des types dans le métissage : les rites de démaillage à la Réunion
- Le matériau littéraire et lanthropologie
- Premier dossier à étudier : Le Miracle de la race (1913)
Le destin de la couleur identifié au destin du rationalisme européen
La ségrégation spontanée et le cens éducatif
Lhistoire de la Réunion selon les Leblond (Les Iles surs, 1946)
Effacer la macule de lorigine
La première colonisation
Le paradis réunionnais
Une identité assiégée
La hantise du mélange et son talon dAchille
Analyse raisonnée du Miracle de la race
- Quels outils pour étudier lidentité ?
Les théories de lethnicité : de Weber à Huntington
Lenfance de lart : les théories émotionnelles de lidentité :
Comment la parole vient aux enfants
(Recherches en psycho-linguistique cognitive)
- Deuxième dossier : le retour au pays natal selon Jean Albany : la langue maternelle est le pays natal (voir notes de lecture Jean Albany). Un ouvrage de ce poète réunionnais, Vavangue, dont le thème est le retour au pays natal et la nostalgie de lenfance (Jean Albany vivait " exilé " à Paris) contient la traduction dun poème écrit en français 25 ans auparavant. Il est remarquable quun poème traitant de la nostalgie de lenfance sécrive au passé en français et au présent en créole : que la langue maternelle annule le temps la traduction en maternel remontant le temps.
B - Quest-ce quune langue ?
Nous apprenons à parler à nos enfants comme nous leur apprenons à marcher : ils sont déjà programmés pour cela. La remarque de Darwin : lenfant babille naturellement (même lenfant sourd). Rien à voir avec brasser, faire du pain ou écrire. Une disposition innée, un instinct pour acquérir un art
- Ce détour théorique (le " plus long détour " selon lexpression platonicienne) est indispensable.
- Lépreuve du terrain ne lest pas moins
maillages-démaillages, métissages-authenticités, héritages-innovations
- Définir les outils théoriques propres à constituer lobjet de la recherche, présentation des hypothèses : " Le territoire de la langue : les deux natures ", communication au colloque international " Langues et droit ", Paris-X Nanterre, oct. 1998
- Légitimité identitaire et " culture identitaire ".
- Les outils seront donc ceux de la linguistique, de la psycholinguistique, de la critique littéraire, de lanthropologie du droit, de lethnographie.
2°) La " grammaire universelle " au secours des langues créoles.
Les théories du créole :
Hypothèse de Hjemlev, 1938.
Cest la théorie adoptée par R. Chaudenson, soutenue par des travaux sur lhistoire des zones où le créole sest développé.
Hypothèse de Bickerton :
(Recherches touchant à la linguistique générale et non pas seulement à la créolistique)
- le créole, voie daccès à la compréhension de la formation de la langue ?
- lhypothèse de la " grammaire universelle " expliquerait le passage du pidgin au créole : il suffit quun groupe denfant soit exposé au pidgin (de leurs parents) à lâge où ils font lacquisition de la langue maternelle pour le transformer en créole (soit une langue grammaticale).
supports :
- CHAUDENSON, R. 1995. Des îles, des hommes, des langues, Paris : LHarmattan.
- BICKERTON, D. 1975. Dynamics of a creole system, London : Cambridge university press.
- BICKERTON, D. 1981. Roots of Language. Ann Arbor, Mich. : Karoma.
- [revue: BICKERTON, D. & commentators. 1984. " The language bioprogram hypothesis ". Behavioral and Brain Sciences, 7, 173-221.]
- BICKERTON, D. 1990. Language and Species. Chicago : University of Chicago Press.
- SIPLE, P. (ed.) 1978. Understanding Language through Sign Language Research. New York : Academic Press.
- KEGL, J. & IWATA, G. A. 1989. " Lenguage de signos nicaraguense : a pidgin sheds light on the " creole " ? ASL. Proceedings of the Fourth Annual Meeting of the Pacific Linguistics Conference. Eugene, Oregon : University of Oregon.
3°) Comment la parole vient aux enfants
BOYSSON-BARDIES, B. de, 1999.
La prosodie en regard de la " grammaire universelle " : lenracinement et la communication. Antériorité de la prosodie sur la syntaxe dans lapprentissage de la langue maternelle. Ses conséquences. Hypothèses.
Supports :
- BROCA P. Sur le siège de la faculté du langage articulé, Bulletin de la Société dAnthropologie, 6, 1865, p. 337-393. Reproduit dans H. HÉCAEN et DUBOIS (Eds.), La naissance de la neuropsychologie du langage, 1825-1865, Flammarion, 1969, p. 108-121.
- LENNEBERG E., 1967,Biological foundations of language, New York, Wiley.
- GESCHWIND N. & GALABURDA A.M. 1987, Cerebral lateralization ..., Archives of Neurology, 42, p.428-459, 521-552 et 634-654.
En appui :
- Bibliographie dans de BOYSSON-BARDIES.
Contra :
- JAKOBSON R. 1941, Langage enfantin et aphasie, (trad. fr. 1969, éd. de Minuit) (établit une discontinuité radicale entre les productions du babillage et celles qui appartiennent au langage.)
- CHOMSKY N. 1959 A Review of Skinners Verbal Behavior, Language, 35, p.26-58, (trad. fr. dans Langages, 4, 1969, n° 16, p. 16-49).
- CHOMSKY N. et HALLE M. 1968. The sound pattern of English, New York. Harper and Row.
Les recherches en psychologie cognitive conduites depuis le début des années 70 ont montré que le nourrisson savait discriminer la quasi-totalité des contrastes utilisés dans les langues naturelles : de voisement, de place, de mode darticulation qui fondent les catégories phonétiques. Cest donc lintonation qui est significative. Lattention de lenfant se porte sur les caractéristiques de la voix en situation de communication.
Ces observations contredisent les propositions structuralistes de la grande époque : lattention portée à la structure syntaxique ayant occulté la fonction de la prosodie - qui permet en réalité au nourrisson de la reconnaître et dy accéder.
La prosodie offre en effet aux enfants la possibilité de segmenter la parole continue en unités de sens. La simplification des structures et lintonation particulière qui caractérisent les formes verbales que les mères ou les adultes utilisent en parlant aux enfants facilitent leur segmentation syntaxique. Cet emballage prosodique est en général cohérent avec lorganisation des principales unités syntaxiques. Les relations entre les indices prosodiques et les indices syntaxiques ressortent ainsi de façon plus nette et plus fiable que dans le langage entre adultes. (Boysson-Bardies)
Dès cinq mois, les enfants montrent une préférence pour les histoires avec des pauses insérées aux frontières de propositions. À condition, toutefois, que lhistoire soit lue avec lintonation caractéristique du motherese. Cet effet se maintient lorsque le contenu phonologique est effacé par un filtrage qui laisse la prosodie intacte mais efface les consonnes et les voyelles. Le rôle des indices prosodiques apparaît alors clairement. (Boysson-Bardies)
On peut penser quune asymétrie fonctionnelle correspondant à lasymétrie anatomique observée chez les nouveau-nés sous-tendrait une tendance de lhémisphère gauche à traiter les syllabes par opposition aux sons mélodiques ou aux sons non articulables dans les langues. Un auteur conclut de lobservation dun enfant que : son amour pour la musique et sa stratégie globale de production du langage sont peut-être reliés au développement de lhémisphère droit, tandis que les stratégies analytiques seraient, elles, plus liées au développement de lhémisphère gauche.
Limplication respective des hémisphères droit ou gauche avec leurs affinités respectives pour la prosodie et la musique dune part et pour lanalyse de lautre, explique sans doute, en effet, les préférences des enfants pour le traitement des composants prosodiques ou phonétiques de la parole. Les fonctions langagières pouvant être latéralisées dans lun ou lautre des hémisphères. Peut-être la forme future de lintelligence et de limagination se devine-t-elle dans ces choix
.(Boysson-Bardies)
RÉSULTATS ATTTENDUS :
Lidée de cette première partie du séminaire est de montrer, sans encourir la critique de surévaluation qui caractérise les discours identitaires :
- que les créoles ne sont pas des langues " enfantines " ou inférieures, mais bien des langues à part entière dès lors que le génie de la grammaire qui caractérise le petit dhomme sen est saisi ;
- que ce sont les fondements mêmes de lidentité qui sont " engrammés " avec lenvironnement culturel premier - ce qui apparaît notamment dans la manière dont lenfant apprend la " grammaire universelle " dans la phonologie de sa langue maternelle - et que, par conséquent, il serait parfaitement inconsidéré de vouloir séparer les locuteurs natifs de ce constituant de leur humanité.
Il sagirait donc de contribuer à réunir des données objectives pour appréhender lopposition entre " langue de culture " et " langue de communication " et peut-être à dépassionner les débats auxquels elle peut donner lieu :
- La réalité ontogénétique sinon phylogénétique, selon lhypothèse de Jean-Jacques Rousseau dans lEssai sur lorigine des langues de la priorité de la prosodie sur la syntaxe dans lapprentissage de la langue maternelle démontrant le rôle des données émotionnelles premières dans la formation de lidentité et dans laccès à la double articulation.
- La réalité dun double " outillage " linguistique qui répond à des besoins distincts (maîtrise du réel, dune part et de la communication émotionnelle de lautre ) montrant que lopposition entre langue identitaire et langue de communication est une opposition fonctionnelle. Si cette différence reflète bien les circonstances historiques et politiques de la dépendance, il nen résulte, dévidence, aucune hiérarchie de langue ou de culture.
- Il devrait résulter de cette prise en compte de la modularité cérébrale mise en évidence par la neuropsychologie une reconsidération des parts respectives du rationnel et de lémotionnel dans la culture.
(2°)
Histoire et logiques identitaires : la Réunion et lEurope
Introduction
Intérêt de la recherche
Il ny a point dévénement aussi intéressant pour lespèce humaine en général, et pour les peuples de lEurope en particulier, que la découverte du Nouveau-Monde et le passage aux Indes par le cap de Bonne-Espérance (...). Les productions des climats placés sous léquateur se consomment dans les climats voisins du pôle ; lindustrie du Nord est transportée au Sud, les étoffes de lOrient sont devenues le luxe de Occidentaux.
Guillaume Raynal,
Histoire philosophique et politique des Établissements et du Commerce des Européens dans les deux Indes
(1781)
Parmi les pays et les régions de lEurope, lîle de la Réunion se spécifie par son éloignement extrême, sa différence culturelle et, pourtant, une histoire indissociable de lEurope puisque, inhabitée jusquà son occupation par des colons français, elle advient à lhistoire dans le mouvement dexpansion des nations européennes. Celles-ci, avec la circumnavigation, effectuent la mise en relation des continents et jettent les bases dune société universelle, selon les termes de lauteur de lHistoire de deux Indes, cité en exergue.
La loi de 1946 avalise dailleurs cette histoire en intégrant la Réunion (les quatre vieilles colonies - avec la Guadeloupe, la Guyane et la Martinique) à lespace français en tant que département.
Cest donc en toute logique que les programmes daide européenne lui sont destinés en raison de cette histoire commune et des spécificités de cette histoire. En tant quancienne colonie de lempire français, en tant que département français et en tant région européenne bénéficiant des termes du préambule du Traité qui confiait à la C.E.E., dès 1957, la mission dassurer le développement harmonieux des États membres en réduisant lécart entre les différentes régions et le retard des moins favorisés.
Mais la Réunion est aussi, au moins depuis les années soixante, à la recherche dune identité propre, répondant, non seulement à son histoire européenne mais encore à lhistoire africaine, malgache, indienne, chinoise de ses habitants, ces hommes que lexploitation du café, des épices, du sucre a déportés, déplacés ou attirés dans cette île de lOcéan indien.
Cette revendication, la défense et lillustration de ce qui sest appelé ici, depuis 1981, lhomme réunionnais, se construit dabord contre lidentité historique de la société de plantation. Le retour aux sources du peuplement, la recherche des traces enfouies sous les sédiments de léconomie coloniale constituent le but partagé et le miroir brisé des identités particulières des communautés réunionnaises à la recherche dune identité collective.
Thèse : Si, dans un premier temps, lintégration de la Réunion à lEurope est en continuité avec la Départementalisation puis la Décentralisation - conséquence de lappartenance à lespace français - il apparaît aussi que lappartenance à lEurope peut être en mesure de modifier la relation dyadique avec lancienne colonie et de constituer un dépassement dialectique de cette opposition. En effet, lidentité culturelle peut désormais sexprimer non plus nécessairement comme une opposition à la métropole, mais comme lexpression dune diversité qui est le lot commun, à des titres divers, des membres de lunion européenne. La gestion de la diversité nest plus frontale, elle devient multipolaire. La reconnaissance de lidentité nest plus seulement une demande de réparation, elle relève dune reconnaissance institutionnelle de la diversité.
Dans cette évolution, cest le destin même de la culture européenne, au-delà des appartenances nationales, qui est en jeu, car luniversalisme des droits lhomme rencontre ici, comme en maints endroits où la colonisation européenne sest faite en négation des cultures locales et du titre indigène, une demande didentité particulière... Ce temps de post-nationalisme - où il apparaît que la dimension européenne transcende la dimension nationale - engage la réflexion européenne à la fois sur le destin commun des peuples qui composent lEurope et sur la part que le Droit doit faire à la différence culturelle. Lidée européenne ne consiste pas seulement dans le dépassement des nationalismes, elle doit être aussi une réflexion sur le destin propre de lEurope et sur ses limites. Ce qui constitue, au plan local, un changement de front peut donc, sans faire silence sur les stigmates de lhistoire, être la voie dune reconnaissance culturelle qui simpose, ou qui simposera, partout où il apparaît que luniformité de la norme opprime.
La spécificité de la Réunion tient évidemment au fait quil nexiste pas à la Réunion de population autochtone ni, à proprement parler, de culture traditionnelle au sens où la culture canaque ou la culture maorie peuvent constituer des entités juridiques opposables au droit moderne. Certains sont nés sur la terre calédonienne, écrit un lecteur qui parle en tant que cafre. Je vis sur une terre réunionnaise qui na pas connu le vécu dune vie primitive. Cette terre réunionnaise na pas porté la création de lhomme (Le Quotidien du 17/12/99). Cette différence ninvalide pourtant pas, il sen faut, la revendication didentité. Cest ce sentiment didentité - dont létude en cause cherchera à préciser la nature - que la reconnaissance des droits culturels doit satisfaire et il est posé ici que lappartenance à lespace européen peut y contribuer.
La complexité de lhistoire réunionnaise tient précisément au fait que cest la société de plantation, une intention européenne, qui a fait la Réunion et que cette intention sest réalisée principalement par le moyen de la traite et de lengagisme, cest-à-dire par le concours dhommes enlevés à leur culture et que, cette histoire achevée, ceux-ci, abandonnés sur la friche des usines sucrières comme les acteurs passifs dune intention qui nétait pas la leur, doivent trouver un sens à cette histoire arrêtée. Comment trouver une intention commune à cette coexistence née de circonstances historiques à la fois nécessaires et aléatoires, tel est le défi réunionnais.
Si lintention originelle de la Réunion est européenne, sa réalité daujourdhui est multiculturelle, faisant cohabiter, sous la légalité républicaine, cette identité première avec des communautés qui se réclament aussi dune identité indienne, musulmane, chinoise ou africaine... Ce quon se propose de rechercher est lévolution de cette identité réunionnaise, de la fin du XIXème siècle à nos jours. Le paradoxe étant que les deux auteurs qui nous serviront de référent pour comprendre ce que pouvait être la conception de lidentité réunionnaise au début du siècle (M-A. Leblond) se réclament dune identité européenne (au sens de labbé Raynal), définissant celle-ci en opposition avec les identités des autres communautés (cest le rationalisme en lutte et en butte aux superstitions et aux croyances des autres races) alors que la conscience européenne se trouve aujourdhui faire droit à cette différence. Cette évolution, cette transformation, cest ce que nous désignerons par lexpression de révolution de la modernité qui sexprime notamment dans lémergence du droit des minorités, des droits culturels, dune régulation juridique supranationale et des doctrines de la souveraineté partagée.
Envisager lidentité réunionnaise dans lEurope est donc un raccourci de cette histoire et permet dobserver - sans préjuger de lavenir - comment, en un siècle, on a pu passer du devoir dassimiler la différence à celui de protéger ses expressions.
I - LES CONCEPTS
Les théories de lethnicité, les concepts en discussion
La réflexion française sur lethnicité et lidentité reste tributaire dune conception jacobine du pouvoir politique. Lidéologie républicaine de lÉtat-nation à la française est largement construite sur une dénégation de lethnicité : il ny a pas de diversité ethnique dans la population française. Cette dénégation est aussi le résultat dune violence historique dont lhistoire de la Vendée donne un exemple et que la lecture du Cheval dorgueil de Pierre-Jacquez Hélias, par exemple, permet de comprendre du point de vue de lindigène - cet indigène étant agrégé de grammaire. Lhistoire de la République, la centralisation jacobine sont laboutissement de la formation de la nation française supposée résulter dune union dans laquelle tous les particularismes régionaux se seraient fondus, leur propre folklore excepté. Et si le timbre de la raison républicaine est si pur, cest que les provinces françaises (comme les belles qui, dans un même élan de dévotion, jettent leurs bijoux dans le métal en fusion de la cloche pour en sublimer le son), ont mis, sans reste, tous leurs particularismes dans le creuset de la nation. Lidentité régionale a bien droit de cité, mais cest en tant que composante de la nation indivisible. Ce qui ne peut exister à lintérieur même de la nation, ce sont des peuples.
Parler dethnicité a été et reste, dans le champ de la sociologie française, et jusque dans les années 80, relativement déplacé, parce que cest sembler reconnaître un pluralisme ethnique à lintérieur dune nation donnée en modèle pour sa capacité daccueil et dassimilation. A cette suspicion sajoute à la Réunion, les intentions autonomistes, voire indépendantistes, dans le mouvement de la décolonisation. On comprend, à linverse, que dans un pays comme les Etats-Unis, dimmigration plus récente et multiple, la question de lethnicité a pu constituer, dès le années 40, un objet détude parce quelle émanait dun souci pratique et politique. Ce nest quaprès la seconde guerre mondiale quon a découvert quil y avait en France, certes des Bretons, des Basques, des Occitans, des Corses, ce quon savait déjà, mais des Bretons, des Basques, etc. qui nacceptaient pas la centralisation républicaine et revendiquaient une identité à part jusque dans ses conséquences politiques. Enfin, les trente glorieuses ayant amené en France des travailleurs venus des anciennes colonies que les trente pleureuses (qui ont suivi : voir : 19.4 Les "30 glorieuses" et les 30 pleureuses et pages suivantes) ont soudain rendus dautant plus visibles quils étaient devenus inutiles, il a bien fallu considérer que le modèle unique de lintégration, de la modernité et de la citoyenneté nallait pas de soi. Quil existait peut-être entre les hommes des barrières culturelles. Et on sest donc mis à sinterroger sur la nature de cette identité particulière qui résiste à la communication, sur lethnicité.
Cest donc en France, essentiellement le problème de limmigration, ou le problème des banlieues qui a mis lethnicité sur le devant de la scène. Mais à la différence des sociétés anglo-saxonnes où la différence ethnique ou raciale est officiellement reconnue, la Constitution interdisant de distinguer les citoyens selon leur race, leur origine ou leur religion, et la naturalisation de létranger ne saccompagnant pas de sa culturalisation, à la difficulté conceptuelle à nommer sajoute une mauvaise conscience idéologique à devoir prendre en compte une réalité qui signe léchec de lassimilation et qui va contre lunité nationale. Quand le modèle républicain se fonde sur lopposition public/privé, la séparation de lÉglise et de lÉtat, les identités particulières, à linverse, ou bien ne se satisfont pas du commun dénominateur qui définit lespace politique (je veux mon propre espace politique ; cela équivaut à une reterritorialisation de lespace régional), ou bien sacralisent lespace public (la religion doit organiser lespace public).
Cest donc un déplacement de la question, sinon un renversement copernicien quopère la réflexion sur lethnicité. Ce nest plus le centralisateur ou lintégrateur, le travailleur social qui pose et se pose la question : comment intégrer ?, cest le citoyen ou le travailleur immigré qui déclare : Je suis Breton avant dêtre Français, Je suis musulman, etc. Ce reflux de lidentité des grands ensembles vers les unités minimales paraissant dailleurs répondre à un élargissement des espaces. Cette réflexion va évidemment trouver dans le champ des D.O.M. une inflexion et une fortune propres.
Le succès des concepts didentité, dethnicité, de multiculturalité fait apparaître la prééminence de la culture dans la psychologie et lorganisation sociale
Aux États-Unis, le terme dethnicité fait florès avec la publication, à partir de 1971, dun nombre impressionnant douvrages, le plus souvent collectifs, qui le font apparaître dans leur intitulé et la création dune revue, Ethnicity, en 1974, donnant naissance à une véritable industrie académique de lethnicité (Basham et de Groot, 1977) - dont nous connaissons, mutatis mutandis une variante réunionnaise, au plan politique et culturel, à partir de 1981.
La vision optimiste de lEcole de Chicago qui voyait dans le métissage un enrichissement mutuel des groupes en contact est battue en brèche par les faits. En 1945, Warner et Srole avaient conclu une étude sur les groupes ethniques américains par la prédiction de leur disparition prochaine. Lavenir des groupes ethniques américains semble être limité. Il est probable quils seront rapidement absorbés. Quand cela arrivera une des grandes époques de lhistoire américaine aura pris fin (295). Ces prédictions sont sous-tendues par une vision idéale de la marche en avant de la civilisation qui projette dans une fraternité humaine sans frontière le sentiment ultime dappartenance (la question est de savoir si cette espérance est raisonnable et si tout le monde y trouve son compte...). Elle traduisent également le credo libéral dans les progrès de lindividualisme comme possibilité croissante pour lindividu de se tracer lui-même un destin social (achievement) qui échappe à la contrainte du groupe dappartenance et à la fatalité des statuts hérités (ascription). Rêve cosmopolite dun accès à la civilisation scientifique rationnelle dune société moderne universelle (Smith, 1981).
En fait, dès le début des années 60, ce modèle est mis en question. Glazer et Monyhan dans Beyond the melting-pot (1963) font le constat, à linverse de la prévision citée plus haut, de la vitalité des cinq principaux groupes ethniques de la ville de New-York (les Noirs, les Porto-Ricains, les Juifs, les Italiens, les Irlandais). Ils découvrent lémergence de ce quon appellera la nouvelle ethnicité : la création didentités ethniques distinctives basées sur lexpérience de la vie aux Etats-Unis plus que sur le maintien des vieilles cultures ethniques. Les groupes ethniques se maintiennent aux Etats-Unis comme collectivités caractérisées par une solidarité diffuse persistante. Pourquoi ? Parce que lethnicité est une dimension essentielle et universelle de lidentité humaine...
(Bibliographie dans : Théories de lethnicité, Poutignat, Streiff- Fenart, 1995)
II - LE TERRAIN
Introduction
Premier champ denquête : les expressions de lidentité réunionnaise :
- Lidentité dans les sociétés créoles ;
- De Marius-Ary Leblond à Axel Gauvin, du Miracle de la race à Train fou.
(N. B. Cette partie est accessible sous sa forme développée il s'agit de notes de cours sous le titre "L'identité de l'identité [...] l'exemple réunionnais")
A la Réunion où le budget de la culture constitue (citation dun quotidien) une manne annuelle de 140 millions de francs, la question de lidentité est incontournable. En effet, et pour des raisons parfaitement légitimes que nous évoquerons et qui tiennent à lhistoire, les colloques, les séminaires, les conférences sur la pluriculturalité, la multiculturalité, lidentité et autres aséités (a se : par soi) se succèdent. Il sagit vraisemblablement autant d'y faire de lidentité que dy réfléchir. Cest que ce quon nomme parfois ici le malaise identitaire qui additionne des difficultés économiques, sociales et urbaines, politiques et culturelles. Toutes ces difficultés paraissant se focaliser, sexprimer ou sexpliquer dans une crise identitaire.
Marius et Ary Leblond, les deux auteurs qui nous servirons à présenter lhistoire coloniale de la Réunion, partageraient cet avis, à ceci près que leur diagnostic aurait, lui, la réaffirmation de la prééminence européenne pour remède quand cest plutôt dans laffirmation de la différence que lidentité réunionnaise se recherche aujourdhui. A ceci près qui détonne évidemment avec les valeurs daujourdhui ces militants de la cause réunionnaise, délivrent en effet en même temps un audit économique de la Réunion du début du siècle et un audit identitaire.
Bien que les Leblond naient que peu vécu à la Réunion, ils ont été profondément marqués par leur enfance réunionnaise. Ary a pu dire que le secret de sa vieillesse heureuse était le prolongement perpétuel du merveilleux passé créole qui ouvrit son existence (Cazemage, p. 199). Dans les Îles surs, Marius Leblond parle du sentiment filial, physiologique et câlin pour [l]île (p. 20) Dans Lîle de la Réunion (1923 et 1925). Nous avons si souvent exprimé... ladmiration qui montait de nos curs vers lîle natale avec lencens du souvenir... Le Réunionnais porte toujours en lui lamour de la grande et de la petite Patrie (20). On doit constater que ces parisiens ne sont pas contentés dembaumer de leurs souvenirs créoles leur existence parisienne - et de les célébrer dans leur uvre - mais quils nont jamais cessé, en réalité, de plaider et dagir pour la Réunion. Dans leur conférence La Réunion et Paris, par exemple (publiée en 1930), ils développent ceci. Lautre jour nous faisions le tour de lîle, nous suivions la route de St-Benoit à St-Joseph, les yeux éblouis de la beauté des panoramas, et cependant les curs tristes. Cest que cette route est jalonnée de misères ; près des vacois dépenaillés seffilochent dans des maisons éclopées de pauvres familles dont les carnations européennes se sont flétries, jaunies jusquaux tons de la vavangue (fruit de la Réunion). Nous nous sommes alors juré de faire tout ce que nous pourrions pour tirer de la croupissante désolation cette race attendrissante qui vit dans des paillottes aussi misérables que celles des indigènes du Sud de Madagascar, dans des cases dont le parquet est de boue, ne buvant que de leau de pluie, ne vivant que de ce que rapporte la confection des sacs [de vacoa], éteints par la résignation et par la fièvre dans les petites cases silencieuses embaumées de bégonias et des héliotropes comme des tombeaux. Aidez-nous, Mesdames et Messieurs, pour que nous arrivions à accomplir 1uvre de régénération avant que trop denfants ne meurent ! Soyons forts, unissons-nous, associons nos bonnes volontés, développons une activité à la fois commerciale et intellectuelle qui permette aux voyageurs de trouver dans notre Île, le reflet du grand foyer parisien.(43) On ne saurait donner meilleur exemple dun engagement moral et politique pour lidentité réunionnaise. Mais on voit par ce premier sondage dans luvre des Leblond que luvre de régénération en cause concerne les Petits Blancs (ceux que Marius appellera les témoins de la première colonisation Je me sentis un profond respect très affectueux pour ces représentants de la première Colonisation (IS. 69)) alors que cest un sentiment de charité, mais non une identification quil exprimera envers les Noirs de nos colonies...
Voici donc le champ didentité et le champ de militance des Leblond. Notre exploration aura pour objet de déterminer doù procède cette identité et doù procède cette militance.
On ne peut évidemment comprendre lhistoire de la Réunion sans lhistoire de lesclavage et des sociétés pluri-ethniques inégalitaires. Et ce sera un domaine que lenquête aura pour objet dexplorer.
Thème de recherche n° 1 :
De la logique des systèmes inégalitaires (qui exploitent les différences physiques en tant que signes ou preuves dune inégalité) vers la constitution de systèmes égalitaires où la différence nest pas socialement significative
Le cadre anthropologique de cette recherche est dabord celui de linterprétation que les sociétés humaines donnent ou ont donné de la différence physique entre les hommes. Cest cette approche, et seulement cette approche, qui peut faire apparaître la nature de cette révolution de la modernité à laquelle il est fait allusion plus haut.
Dans les sociétés pluri-ethniques inégalitaires donc, et notamment coloniales, la dominance se justifie - selon le point de vue du dominant - par ladéquation entre le phénotype et la position sociale. Cette théorie a pour objet de figer la domination en somatisant les différences sociales et socialisant les différences physiques. De même quil y a, comme on dit vulgairement, un physique de lemploi, il y aurait un physique - et donc une physique - du statut et des rôles sociaux. Ce quon peut illustrer dun exemple, assez inattendu sous cette bannière : un jugement de Jean-Jacques Rousseau, linspirateur de la Déclaration des droits de lhomme et du citoyen.
Un jour, rapporte Sébastien Mercier, lauteur du Tableau de Paris, jaccompagnais Jean-Jacques Rousseau le long des quais. Il vit un nègre qui portait un sac de charbon ; il se prit à rire et me dit : cet homme est meilleur sa place et il naura pas la peine de se débarbouiller, il est à sa place ; oh ! si les autres y étaient aussi bien que lui...
Le principe annoncé par cet exemple incongru serait le suivant : le secours de la différence visible permet de redoubler la réassurance sociale dune satisfaction cognitive : la différence sociale repose sur une différence génétique, visible et supposée épuiser la nature de son porteur. Elle naturalise les fonctions sociales en autant de races qui se révéleraient être, en réalité, des espèces différentes (cest ce quon appelle en biologie une pseudo-spéciation).
Deux citations :
La peau blanche est un titre de commandement [...] la couleur noire est la livrée du mépris (Girod de Chantrans, 1789).
Ce nest pas seulement lesclave qui est au-dessous du maître, cest le Nègre qui est au-dessous du Blanc (de Chastellux, 1786).
Ce principe a évidemment pour corollaire (car tout cela nest évidemment pas inscrit dans la nature) :
1°) la condamnation du métissage et
2°) lexclusion des Blancs frappés par la déchéance économique
qui, tous deux, métissage et nécessité (donc dépendance), brouillent cette visibilité.
En effet : Cest à lignominie attachée à lalliance dun esclave que la nation doit sa filiation propre. (Malouet, 1788), lesclave noir étant laubaine qui fait le Blanc à la fois blanc et prospère. Et cette opposition est si nécessaire que les Blancs sans esclaves peuvent, sinon doivent, être juridiquement assimilés aux sangs-mêlé: à Saint-Domingue, on les appelle les nègres blancs ou les Cacas-Blancs (Baudry des Lauzières, 1802). Ce qui nest pas sans évoquer la stigmatisation des Petits Blancs de la Réunion. La propriété de lhomme de couleur, de même que la couleur du Blanc sans propriété sont des signes en réalité usurpés. Ce quon dit des Petits-Blancs à la Réunion doit sans doute en partie être compris ainsi... Avec cette différence quils font curieusement lobjet dune dévalorisation, si lon en croit lenquête de L. Labache, dans tous le milieux, y compris le leur. Tout cela est bien connu et on peut se demander sil existe des sociétés pluri-ethniques où ne prospèrent de tels stéréotypes qui associent le phénotype au statut social, ayant notamment pour objet déterniser les statuts sociaux.
On sera donc en face de deux types didéologies :
- lune construite sur lopposition : idéalement sur lopposition stéréotypée du Noir et du Blanc ;
- lautre qui compose avec le brouillage des apparences, le métissage.
Dans un programme de reproduction dinégalités somatiquement légitimées, le métissage est significatif et condamné quand il concerne un dominant (cest la mésalliance ; cest aussi ce quon appelle forligner). Mais il est indifférent quand il concerne des dominés. Le métissage devient un objet spéculatif et pédagogique qui montre la ligne. Dans le conflit historique - colonisation, traite, déportations - de groupes humains caractérisés comme races, lémancipation investit le métissage, à linverse, de valeurs positives.
Thème de recherche n° 2 :
Le spectre des couleurs à la Réunion
A la Réunion, la pluri-ethnicité est légalement scotomisée (skotos, ténèbres obscur) mais omniprésente. Voici un échantillon dexemples illustrant ces ambiguïtés.
Le premier - plusieurs fois entendu et peut-être fabriqué - qui fait partie de ces mots qui nont pas besoin dêtre vrais pour être authentiques est dans la logique de Nos ancêtres les Gaulois répétés sur les bancs de lécole primaire au Sénégal ou au Mali. Cest une petite créole réunionnaise cafre qui rentre de lécole et qui demande à sa mère :
Alors nout zancêt aussi létaient roses ?
On voit par ce seul exemple :
- Les limites de la logique assimilatrice de lécole républicaine ;
- On voit aussi que nous sommes dans une société où la ségrégation de la différence physique na pas cours et où la simple histoire des différences visibles nest pas enseignée - ce qui peut aboutir, au-delà de cette anecdote, à quelque malaise identitaire : Qui suis-je, moi dont les ancêtres sont roses et qui ne le suis pas ? ;
- On aperçoit aussi le caractère relatif des échelles chromatiques quand elles désignent la couleur de la peau : le rose et le blanc nont pas grand chose en commun sauf de nêtre pas noir. Un blanc vraiment blanc, ça nexiste dailleurs pas ; un blanc comme une feuille de papier, ou comme un linge ne passe pas pour en être en très bonne posture et, en général, on ne donne pas cher de sa peau. Dans le qualificatif blanc, cest évidemment moins foncé que qui est en cause et ce moins foncé est sublimé en blanc (opposé au noir dans l'échelle des couleurs). De même, dans le fin fond, dans le fond le plus obscur du continent noir, en Afrique centrale, on ne rencontre pas non plus de noirs, de noirs comme le charbon de Jean-Jacques Rousseau. Il y a dailleurs beaucoup de soleil et cest pour cela quil y a des noirs... Mais cest justement une autre question.
Bory de Saint-Vincent, auteur dun Voyage dans les quatre principales îles des mers dAfrique (1804) est un naturaliste qui visite la Réunion au début du XIXe siècle. Son guide est un certain Cochinard, libre et chasseur de profession. Se rendant au volcan, il sarrête avec ce Cochinard à Saint-Joseph où il est lhôte dun nommé Kerautrai.
En arrivant M. Kerautrai dit à sa femme qui se leva dès que nous entrâmes (celle-ci, précise lauteur, était grande, très noire) ; tiens mon amie, voilà des blancs qui passent, fais les rafraîchir et donne à dîner. Aussitôt on nous porta de larack. M.Kerautrai fut très sensible à lattention que nous eûmes de trinquer avec lui et de boire à sa santé. Il me tira après cela par la manche, me mena dehors comme sil sagissait dun grand secret, et, en me montrant Cochinard il me demanda sil était blanc sil était libre ou sil était noir ? Quoique Cochinard ne fut que libre et que sa couleur fut beaucoup plus que foncée, je répondis, sans hésiter, quil était blanc. Mets quatre assiettes cria Kerautrai à sa femme (1804, pp. 310-1) (cité par Chaudenson dans Métissages : linguistique et anthropologie, LHarmattan, 1992, p. 35)
Blanc et noir peuvent donc navoir quune valeur sociale et non chromatique, en vertu dune conséquence énoncée plus haut : si le blanc sans propriété est noir, le noir propriétaire est blanc. Il y a, de fait, par exemple, des Gros Blancs malbars à la Réunion.
Mais ceci nempêche pas le système dêtre travaillé par une sorte de hantise et de fatalité de la couleur.
Voici un autre exemple : le blanc bourbon... Au chapitre Provinces de louvrage dE. Aubert intitulé Les Français (t. III), publié en 1842, on lit lanecdote suivante.
Dans les établissements voisins de Bourbon, on dit proverbialement blanc de Bourbon pour signifier gris ou noir. On dit à Maurice [cest la vieille parenté à plaisanterie des îles surs : Quand tu lances un galet, il tombe toujours sur un Réunionnais, dit-on à Maurice] une dame tancer vertement ses blanchisseuses qui lui apportaient du linge dune propreté douteuse. Ça blanc, maîtresse, disaient les négresses avec lhésitation du mensonge. Ça blanc, reprit la dame avec indignation, blanc de Bourbon, donc !) (p. 368 Chaudenson, id. 33)
Albany (pour éviter que le soleil ne révèle leur véritable couleur...) La mode de se promener comme un norvégien est maintenant revenue. Malheureusement le soleil vous fait retrouver la vraie couleur de votre famille. (52)
Cela signifie quil y a un soupçon originel. Marius Leblond, écrit, par exemple, pour dissiper ce soupçon originel, cette macule de lorigine. Lhistorien Guet, travaillant sur les Archives du Ministère de la Marine et des Colonies, fait ressortir quil a suffi de sept femmes de France pour établir dans lîle un noyau de population française. Dès le 1er décembre 1674 lAmiral Jacob de la Haye avait promulgué un édit défendant sous les pires peines aux Français dépouser des Négresses. (IS. 112) Des cinq mariages célébrés par le Père Jourdié, le premier curé de Bourbon, en 1667, naquirent vingt-trois filles et dix-sept garçons.
La réalité du métissage originel nest pourtant pas contestable... Le Mémoire de Boucher était tenu sous le boisseau aux archives à lépoque de Chaudenson. Voici ce quen dit Chaudenson.
Je me souviens du jour où aux Archives Départementales de la rue Roland Garros, lArchiviste Départemental, mis en confiance par mon labeur et par ma fréquentation assidue de son établissement, me convoqua dans son bureau pour me confier, sous le sceau du secret le plus absolu une copie dactylographiée de ce sulfureux mémoire : dautres lavaient bien évidemment consulté, A. Lougnon et J. Barassin en particulier, mais le texte demeurait presque inaccessible et ses citations forts discrètes [...] (id. p. 34). On mesure lévolution quand on sait que ce sulfureux mémoire est aujourdhui en vente dans les supermarchés....
La réalité à prendre en compte à la Réunion, cest évidemment le métissage originel et continu qui caractérise le peuplement de lîle. Mais ce métissage récurrent nempêche nullement la permanence des stéréotype liés aux formes originelles qui nont pas toujours été en mesure de se conserver. Encore une fois, cest le statut social qui fait et qui permet de préserver la différence. Au-delà de ces exceptions règne pourtant, de fait, une représentation des types originels qui sexprime notamment dans les attributions religieuses, dans les stéréotypes et dans un certain nombre de rites proprement créoles qui sont des rites du métissage, et non simplement rites métissés, car spécifiques à la situation de métissage. Cest là loriginalité des sociétés créoles. Là encore, cest le tribunal des apparences qui est déterminant.
Thème de recherche n° 3 :
Les paradoxes de lidentité réunionnaise : les rites de démaillage
Le tribunal des apparences et des appartenances est en effet tenu en échec par la confusion des apparences, par le métissage, par le maillage. Il existe dans les sociétés créoles des rites spécifiques dont lobjet est dattribuer les appartenances malgré les effets de métissage. Le maillage, est évidemment à comprendre dans le sens de lexpression avoir maille à partir ; partir signifiant ici séparer, départager ; avoir maille à partir désigne un conflit dintérêts mêlés,un nud où il faut démêler le tien du mien. Tous les mots de cette famille, maille, maillot, tramail, maquis (de macula : les mailles formant une sorte de dessin tacheté) se rapportent à des histoires de nuds, utiles quand ils expriment lindustrie de lhomme - pour fabriquer des filets ou des textiles - ou quand ils tissent les alliances nécessaires aux hommes pour se reproduire ; nuisibles quand ils brouillent les généalogies. Là encore, alors même que le métissage est le lot commun, et, pourrait-on croire, la chance dun monde nouveau, affranchi des anciennes sujétions et des stéréotypes, ce sont encore les anciennes apparences qui parlent. Ce qui est déterminant, en lespèce, cest la croyance fondamentale que lenfant est approprié par les ancêtres et nappartient donc pas totalement au monde que les hommes daujourdhui ont fait.
Dans la généralité des sociétés humaines, les morts sont par nature ambivalents. Avant de devenir des ancêtres tutélaires, les morts récents et les mauvais morts doivent être conjurés, rituellement invoqués pour être fixés. Au défi universel de la transformation des défunts en ancêtres protecteurs sajoute, dans les sociétés de traite, lincertitude généalogique et larrachement de la déportation. Le rôle des ancêtres est dautant plus ambigu quon ignore largement quels ils sont, le fil généalogique ayant été rompu, et que ceux qui sont connus sont morts en terre dexil sans avoir pu faire retour à leur propre origine. Leur statut nest donc pas sans rappeler celui des mauvais morts, ces âmes non fixées (âmes en peine, Hollandais volants, etc.). Faute de cette double quiétude : savoir qui sont et où reposent les ancêtres, savoir que les rites quon leur destine, les invocations quon leur adresse leur parviennent bien, ils restent des protecteurs capricieux dans lesprit des descendants et, à certains égards, des mauvais morts. Les mauvais morts, cest bien connu, font les mauvais vivants...
Linquiétude créole (pour ne pas utiliser lexpression de malaise créole qui a cours à Maurice) se décline et se conjure spécifiquement dans des rites connus sous lappellation de cheveux maillés. Rites qui ont souvent été décrits. Le maillage, cest évidemment le métissage. Mailler, cest mêler, cest mélanger. En français du XVIIIe on dit indifféremment métis ou mestif, métif ou mélangé écrit Buffon, les deux mots signifiant mixte. Se mailler les pieds, cest se mêler les pieds, ce sont des gamins qui jouent à se faire des croche-pieds (ex. dans le Miracle :Ils sapprêtaient à courir les uns après les autres en se maillant les pieds pour sallonger dans la poussière (40).Mailler, cest tricher : Il y a eu maillage ! proteste un candidat battu par les urnes. Mailler, cest aussi fourcher, cest la langue qui fourche. A la manif. anti-bidep, le Président du Conseil Général a lancé ce slogan : Tamaya tas maillé ! Donc le maillage exprime lemmêlement. Nous savons que tous les humains naissent demmêlements - qui certes font souvent des nuds, mais cest une autre histoire. Car la sexualité est nécessairement mixte, métisse. La mixité est nécessaire à la recombinaison génétique que précède la séparation des paires de chromosomes issus du parent mâle et du parent femelle. La reproduction sexuée nest jamais re-production, contrairement à lespérance du mot, reproduction du même, duplication. Pourtant, alors que la sexualité est par définition métisse, le terme métis ne désigne, restrictivement, que le produit visible du croisement de deux identités distinctes. Le métissage fait problème quand cest la reproduction du même social qui est visée. Dans les sociétés créoles, où le métissage est évidemment plus ordinaire, cela ne va pas toutefois sans poser question. Et cest cet emmêlement que visent les rites en cause.
Le moment de la première coupe de cheveux de lenfant a une signification sociale et juridique importante... cest un passage au sens fort, au sens ethnologique, du mot et cest souvent le moment de lattribution juridique de lenfant au groupe de parenté. Il est évidemment indispensable ici de faire référence au système de filiation qui a cours dans les sociétés où se pratiquent ces rites. A Madagascar, par exemple, le premier ou les deux premiers enfants dun couple appartiennent au clan de la mère et seuls les puînés appartiendront au groupe du père. Chez les Gonja, par exemple, en Afrique de lOuest, on peut épouser une femme avec un grosse dot ou une petite dot, ce qui déterminera si tout (grosse dot) ou partie (petite dot) des enfants du couple appartiendront au clan du père. A Madagascar, la circoncision (= couper le cordon) a cette fonction dattribution juridique. La première coupe des cheveux anticipe en quelque sorte la circoncision, parfois désignée par lexpression manapaka tadim-poitra (couper - corde - ombilic), qui fera passer définitivement le garçon dans le groupe de son père (idem, pour le perçage des oreilles de la petite fille).
Au moment où lon coupe les cheveux, il arrive donc que lon constate que certaines mèches se sont mises en boule et, à la Réunion, où il reste quelque chose de cette pratique - la maîtrise des échanges matrimoniaux traditionnels en moins - ce maillage est interprété comme une indécision dancestralité. Quel esprit réclame lenfant ? Qui est son père ? Ce qui renvoie évidemment à la question : Qui suis-je ? question lancinante de lidentité créole. Tout le monde ici a entendu cette chanson de Baster qui sintitule Black out, qui retrace cette histoire où la douleur physique de lesclave (Caf na 7 peaux) se redouble de la douleur morale de ses descendants et dont le refrain est ...et black à moi-même. Le rite se développe alors selon des modalités spécifiques où, à linstar de ce quon est tenu de faire en cas dapparition dun défunt (dans un rêve ou dans une vision)..., on invoque et on sacrifie à lancêtre qui se manifeste, avec cette difficulté supplémentaire que cet ancêtre est sinon inconnu, du moins imprécisément identifié du fait de la déportation et du métissage. Le symptôme du maillage, qui se manifeste avant la fin de la première année saccompagne (ou se signale) généralement de troubles somatiques, diarrhées ou vomissements et constitue lun des motifs les plus fréquent de la consultation du guérisseur. On considère parfois que le mode de maillage permet didentifier lancêtre insatisfait, malbar ou malgache. Un rasage rituel, de la main dun intercesseur, simpose pour éviter que lesprit de lancêtre ne sempare de lenfant au lieu de le protéger. Lidée de purification apparaît dans le choix de la période du carême pour exécuter le rituel et peut-être peut-on voir dans le choix dun début de mois une interprétation créole du calendrier lunaire malgache (dorigine arabe) avec ses jours favorables. La coupe des cheveux commence par les mèches rebelles qui sont jetées à la mer dans le rituel malbar (avec les déchets et les vieux vêtements de lenfant) et à la rivière, dans le rituel malgache, où lenfant devrait être dirigé vers la porte de lest (comme pour la circoncision) puisque le rite sadresse aux ancêtres. Cette manifestation intempestive de lancêtre appelle une réponse adaptée aux mauvais morts, mais conforme au processus dancestralisation qui consiste à faire passer les défunts du statut de morts dangereux (qui est celui de tous les défunts récents) à celui dancêtres tutélaires, selon la logique des doubles obsèques. A cette circonstance sajoute la double rupture du lien généalogique. Double perte, et du savoir et de la fidélité généalogique : déportation et métissage. Une idée force de ces représentations, cest la dépendance des vivants vis-à-vis des ancêtres. Seul un moderne (un créole moderne) peut répondre : Et alors ? je ne sais qui sont mes ancêtres, mais ne suis-je pas ce que je fais ? Cette conception de laction et du temps - de la liberté - est spécifiquement moderne. Il s'agit d'euphémiser l'ancêtre et de le transformer en protecteur. Ce serait donner un sens profane à la créolisation en cause (auquel cas un rite de type archaïque serait mal venu) que d'interpréter cette purification comme un rejet. Cest : ou pas de rite ( on ne voit même pas que les cheveux maillent, cest une grand-mère qui sen aperçoit et on lui dit plus ou moins poliment : tu nous casses les pieds avec tes histoires...) ou rite deuphémisation. On est dans un monde assiégé, tourmenté, bardé des protections qui éloignent les mauvais esprits et non dans un monde où lon pourrait se débarrasser ainsi du poids des ancêtres. Il ne sagit donc pas de dire :les ancêtres sont morts (cest Nietzsche à la Réunion : Dieu est mort !) ce qui reviendrait à raviver la coupure (la double césure de la créolisation), mais de la cicatriser. Si le symptôme signifie que les ancêtres réprouvent le forlignage en quoi consiste le métissage, il sagit dobtenir leur accord en mettant lenfant sous leur protection. Cest justement ce que permet lidentification ethnique de lancêtre qui se manifeste (notamment dans le mode de maillage).
Une autre réponse à cette indécision généalogique est celle de lapparence physique. Où apparaît le secours de lapparence. Les patronymes chinois dans les faits divers qui impliquent des hommes au phénotype cafre montrent le métissage. On a, on doit avoir, la culture de son phénotype. Une petite fille plus chinoise que les autres membres de sa famille sera élevée à la chinoise. Il existe à la Réunion des familles à double cuisine - où il y a donc sinon deux foyers, du moins deux batteries de cuisine distinctes - lune qui respecte linterdit du buf et lautre qui respecte linterdit de la chèvre. Vous pouvez hériter lessentiel de vos gènes de Madagascar, si vous sortez malbar, vous devez rendre culte aux ancêtres de lInde et donc vous ne pouvez consommer de viande de buf. Même chose pour les Réunionnais qui cultivent une ascendance malgache et qui doivent respecter linterdit du cabri.
Ou lon voit que, malgré le discours républicain, la règle des apparences continue à jouer.
Thème de recherche n° 4 :
Le Miracle de la race, ou le destin de la couleur identifié au destin du rationalisme européen
Le Miracle de la race, qui est luvre sur laquelle la recherche va dabord se focaliser, est lhistoire dun orphelin de Saint-Pierre abandonné à lui-même, lépopée dun enfant blanc déchu qui doit quitter les condisciples de sa classe sociale pour se mêler aux élèves noirs des Frères des écoles chrétiennes, et qui, noyé dans la négraille, refait surface, se distingue et recolonise lîle (en quelque sorte) pour prendre part ensuite à la conquête de Madagascar où les Leblond voient le salut économique de la Réunion.
Il faut souligner demblée le caractère autobiographique (on est donc en face dune fiction qui nest pas tout à fait fictive) de cette déchéance pour lun des Leblond. Dans une biographie largement hagiographique (cest aussi un recueil de jugements contemporains qui encensent les Leblond et de panégyriques...), Benjamin Cazemage rapporte que la plus grande partie de lenfance dAry nous est révélée par deux romans, Anicette et Pierre Desrades et surtout Le Miracle de la Race, écrit en 1913, au retour de vacances à Aix-les-Bains. Quand son père mourut, Merlo navait que trois ans. Il sattacha beaucoup à sa mère qui travailla durement à la tête dune laiterie avec le concours dun Indien , pour élever trois fils dont elle fit des hommes de valeur (1969 : 13). Aimé fut élevé à la pension de Madame Imbert. Il profita beaucoup des leçons de cette maîtresse énergique qui avait appris le latin au moment où elle voulut lenseigner. Lexemplaire du Miracle de la Race quAry annota pour moi, à son passage à Saint-Pierre en 1930, indique que tout ce chapitre IV a été vécu. Ce qui laisse croire que :les raisons pécuniaires ont contraint Alexis à quitter linstitution de Mme Cébert. Il la regretté amèrement, car, en même temps que du professeur, il avait dû se séparer dexcellents camarades de la haute société saint-pierroise, pour trouver chez les Frères des Écoles Chrétiennes des condisciples, noirs pour la plupart, qui laccueillirent avec des sarcasmes. Bien quil fût constamment malmené par ceux-ci, Ary garda pour les races de couleur le grand intérêt qui se manifesta dans ses uvres. Il a tracé avec humour le tableau de cette année scolaire passée chez les Chers Frères [...] (id. 13-14).Voici un échantillon de cet humour, où il est précisément question des nouveaux camarades de classe dAimé-Alexis, chez les Frères.
Frère Jérémie imposait silence, répétait les mots, leur restituait par son gosier méridional toute leur sonorité méridionale : les langues africaines, à lenvi, recommençaient les exercices dassouplissement.(41)
Comme si la chaleur, après déjeuner, pesait plus fort sur les rejetons des nègres de Guinée, du Congo et de Mozambique, la classe sabsorbait dans un sommeil plus dur queux. Alexis profitait de cette heure pour apprendre à distinguer ses camarades. De navoir jamais été enfermé seul avec tant de petits noirs, il restait aussi vivement surpris que sil nen avait jamais vu ! Serrés lun contre lautre, en cargaison, et en proie à la torpeur qui les écrasait, il ressemblaient tous étrangement à des animaux. Sous les chevelures crépues qui bosselaient leurs fronts fuyants, certains louchaient pour veiller de côté avec des sclérotiques [sclérotique : membrane fibreuse qui enveloppe le globe oculaire] irisées de bufs. Quelques-uns, pour chasser les moustiques, frottaient plusieurs fois, dun tic de macaques, leurs visage avec leurs longues mains de quadrumanes. Beaucoup, étirés par la sieste en marge du livre ouvert, reposaient sur une patte allongée des têtes grognonnes de petits cochons, dents dehors. Dautres, qui avaient des mines de lézards et de caméléons, langue pendante, dun revers de main attrapaient les mouches au bord de lencre... (44-45)
Le style littéraire de cette page de zoologie (macaques, petits cochons, lézards, caméléons...) serait probablement aujourdhui une circonstance aggravante pour traduire ses auteurs devant les tribunaux, mais nous ne sommes pas ici pour cela, nous sommes ensemble pour nous demander ce qui sest passé dans ce XXe siècle pour que nos jugements anthropologiques soient à linverse de ceux de nos grands-parents. Il nest évidemment pas inutile de connaître cette donnée biographique - cette expérience cuisante que fut pour le jeune Aimé Merlo, si lon en juge par labsence totale didentification avec ses nouveaux camarades de classe décrit comme les membres dune faune hostile, dune plongée dans un monde inconnu qui vit sa propre loi - pour comprendre certains des jugements développés par les Leblond. Ary décrit dans le Miracle encore la volée reçue de ses nouveaux camarades : Aussitôt une tape sabattit sur sa nuque, deux, trois sans quil put faire volte-face : ils voulaient lui enfoncer le casque jusquau cou jusquà laveugler? Son cur claquait à rompre. Des coups de poing dans le dos, des ruades..., ils nosèrent pas le gifler... Il neut que le temps de sappliquer au mur : les galets à nouveau retentirent sur sa tête quil inclina pour nen point recevoir sur le dents. Des mottes de terre sy écrasèrent.
- Cacatois blanc, cacatois !
- Je porte mon nom ! - commanda-t-il de toute sa force, - je ne veux pas de surnom.
- Ah ! ti tires ton français ? A cause ti tires pas aussi ton soulier ? Ti vas voir comme nous allons faire manger à toi la boue !
- Des nègres sales... des nègres sales jetait sourdement Alexis.
Il bouillonnait, se raidissait pour se tenir droit sous les projectiles [...] Il percevait quil allait tomber en convulsion comme dans son enfance, quand il se sentit délivré par un monsieur. Il put soulever son casque : toute la racaille senfuyait. [...]
Elle lui lançait de loin : Cacatois !... Plus que tout, le sobriquet lhumiliait ! Il avait une peur atroce du surnom qui diminue et déconsidère pour la vie, du ridicule. Lenfant ne veut pas quon rie de lui : il a linstinct quil doit essayer dêtre admiré plutôt que bouffonné; Il entend quon le respecte, car il besoin de navoir que confiance en lui-même, pour sélever ! Cette susceptibilité attentive, cest déjà le point dhonneur de la race (71-72).
La superbe indifférence ou la morgue hiérarchique des théories raciales qui inspirent les systèmes de caste ou les féodalités nest pas de mise pour ceux qui ont connu lépreuve - fut-ce dans la cour de récréation - de lanéantissement sous le nombre. Et cette épreuve est déterminante pour les fondements de leur anthropologie. Aussi ouverts soient-ils aux nouveautés de lart contemporain (ils publient les premiers poèmes dApollinaire, leur ouvrage Peintre de races [où lon voit dailleurs quils utilisent le mot race au sens de génie national) contient entre autres une présentation de Van Gogh et de Gauguin tout à fait moderne) les Leblond ne peuvent pas voir du même il que les Parisiens le frottement des civilisations et des cultures. Quand ils fustigent les égarements du négrophilisme, dans ce morceau de bravoure qui conclut Ulysse cafre, ce nest pas en tant quacteurs de la bonne société senthousiasmant devant les productions de lart nègre, ou en tant que critiques dart, cest-à-dire de juges de cette sensibilité désintéressée quest lesthétique. Cest en tant que membres dune minorité assiégée. Ce sentiment dinsécurité est récurrent dans le Miracle de la race. Insécurité multiple, démographique, culturelle (on trouvera dans Ulysse cafre un pharmacien adonné aux superstitions locales), physique : Il se sentait dépaysé, avec la révélation que non seulement les enfants mais tous les blancs ne vivent pas en sûreté dans un pays où les Chinois, les Arabes, les Malabares, les Cafres peuvent manier le sabre. (M.123). Cest cette insécurité, ce péril qui justifie lappel à la Résistance développé dans la mise à jour de lédition de 1921.
Le destin littéraire des Leblond sapparente largement à celui de leur cause, au destin du monde dont ils ont été les illustrateurs et les propagandistes. Cest en effet le caractère impensable, foncièrement démodé et moralement insupportable de leur propos qui retient aujourdhui la critique, cette conscience dun monde révolu, dun moment historique qui a vu les nations européennes, par suite dune cumulation technique, dune croissance démographique et dune conceptualisation inédite du rapport de lhomme au cosmos, peupler des contrées ou en décimer dautres pour y déployer une exploitation de la nature qui trouve aujourdhui ses limites extrêmes. Et spécifiquement larticulation de cette théorie de laltérité qui répond au besoin de transformation dune nature réduite au statut de matière - du devisement du monde à larraisonnement du monde - : quand il ny a point dévénement aussi intéressant pour lespèce humaine en général, et pour les peuples de lEurope en particulier, que la découverte du Nouveau-Monde et le passage aux Indes par le cap de Bonne-Espérance (...). [quand] les productions des climats placés sous léquateur se consomment dans les climats voisins du pôle, [que] lindustrie du Nord est transportée au Sud [et que] les étoffes de lOrient [sont] devenues le luxe de Occidentaux. Luvre des Leblond illustre cette conscience sourde de lesclavage chez les légataires dun système où des hommes à lhumanité problématique se sont révélés suffisamment différents et suffisamment semblables pour devenir des outils (main pour la main, selon la définition dAristote), où linstitution particulière, selon leuphémisme nord-américain, a fondé la richesse visible de la colonie. Loin de renoncer à lhéritage et à la succession, prenant à cur le destin de leur île, les Leblond imaginent et appellent de leurs vux de nouveaux rapports entre les groupes humains qui composent la société réunionnaise au début du XXe siècle, la réorganisation en société, dans un destin commun, de ces hommes dont la majorité a été déportée dans une intention dont les effets et les moyens sont épuisés et qui se trouvent sur leur île comme les rouages désunis dun calcul brisé. La réponse à la question Quel avenir pour la Réunion ? passe par un nécessaire audit ou bilan de la colonisation de lîle. Lintérêt de la politique des Leblond est son caractère démodé et conforme à la logique dassimilation et dintégration qui caractérise la colonisation française où lautre, mis sous la tutelle protectrice de la civilisation, en enfance dhumanité et en attente de progrès, ne peut être que progressivement admis à légalité juridique, après sêtre acquitté dun cens culturel qui ne lui est accessible que par dévotion à la loi blanche. Les questions de géographie se résolvent harmonieusement sous le signe de la Croix. (I.S. p. 146) Nous croyons que la Réunion et les principes de notre colonisation offrent comme solution rationnelle et esthétique une élévation lente mais continue et harmonieuse (id. p.130).
Le miracle de la race - et sa présomption - cest donc que la couleur fait (et conserve) la valeur : en situation de deshérence culturelle à lécole des Frères, parmi les petits Noirs, en butte à lhostilité familiale et raciale, le héros va renouer avec la vocation normalisatrice de la culture. Le miracle de la race - et ses limites - cest que ces bourgeois parisiens se sentent des devoirs de responsabilité liés à une identité première vis-à-vis des petits blancs descendant de la première colonisation, pattes jaunes vivant dans des paillottes aussi misérables que celles des indigènes du Sud de Madagascar et des devoirs de charité envers les Noirs. Hériter, cest civiliser ces derniers par les premiers réinstallés en position dhéritiers. Toutefois, il me faut noter, dira Ary Leblond à Cazemage, que beaucoup plus peut-être et autrement, plus en profondeur et aussi en élévation que navaient fait les romans naturalistes et réalistes de Zola et de Maupassant, agit sur nous - sur le cur et sur lâme - la littérature de Tolstoï. Étrangement apitoyé sur le sort des paysans russes, incultes, mais de nature si humaine, si purement bons, je me disais après cette lecture que les Moujiks que nous devions aimer, élever instruire autour de nous étaient ceux quon appelait négligemment devant nous, les gens de couleur. Je serais heureux si lon sentait un peu de ce message tolstoïen, sinon dans le Zézère, du moins dans le Miracle de la Race (Ary) (21)
En 1913, alors que lempire colonial français connaît sa plus grande expansion Marius et Ary Leblond montrent la race blanche assiégée (Résistance, Maintenance). On peut lire, en effet, dans les excès et les naïves professions de foi de ce roman antiphrase qui expose le miracle de la race et dont lobjet est le déclassement social de la population blanche de la Réunion avant la déflagration de la première guerre mondiale - qui allait marquer le commencement de la fin de la suprématie de nations européennes - le constat objectif et involontairement prophétique de lépuisement et du reflux de lexpansion européenne. Et lentrée dautres cultures, dautres peuples sur la scène, sur leur scène. En effet, les Leblond, cest la fin dun monde aujourdhui retourné dans ses valeurs. Leur bilan de la colonisation de lîle - une impasse sinon un échec - se termine symboliquement par lexpédition de Madagascar. Cest dans cet accomplissement de la colonisation réunionnaise que nos auteurs voient, en 1913, le salut de cette colonie colonisatrice, de cette métropole seconde quest la Réunion. Comment se délivre cette leçon ? Par un roman de formation (par une initiation au sens ethnologique du mot) qui, de lâge de douze à dix-neuf ans (de la première communion au service militaire, pourrait-on dire) conduit un jeune orphelin blanc déclassé de lécole des Frères (de lécole des petits Noirs) à la conquête de Madagascar.
Thème de recherche n° 5 :
Les limites de lassimilation
Pour nous, modernes, évidemment, la pierre dachoppement de ce programme - ce qui se dit étymologiquement scandale (skandalon) - et qui commande tout le reste, cest la conception que les Leblond se font de la couleur. Et comme il nest pas dhistoire sans perspective, cest cette perspective quil faut commencer par exposer avant de présenter la conception que les Leblond se font et du passé et de lavenir de la Réunion.
Cest dabord un réel sentiment de commisération envers les descendants des esclaves. Cest lapitoiement du bon chrétien : Phénomène assez curieux, écrit Marius Leblond dans les Iles surs : dans de vieilles colonies comme nos Mascareignes où la cohabitation existe depuis plusieurs siècles, où elle est familière et souvent même affectueuse, sest produite une ségrégation spontanée. A Saint-Denis, la capitale, létranger remarque tout de suite que vers lheure des repas et du sommeil la foule, si entièrement mêlée jusque-là dans les rues, dans les magasins et dans les bureaux, se sépare en deux classes pour regagner ses pénates : à pas pressés, le plus souvent nu-pieds, les gens de couleur filent vers le Butor Saint-Jacques, la Petite Île et le Camp-Ozoux, quartiers où nhabite presque aucun Blanc... Pénates: ce mot de solennité classique fait ressortir par un humour quasi sarcastique, à quel point les Noirs de nos Colonies sont cruellement privés de nos dieux du foyer, privés dun réel foyer, même dun âtre, car la cuisine se constitue dune marmite et dun trépied posés sur un petit feu de bois au grand air dans une cour grande comme un mouchoir. Le Camp Ozoux est un chaos de masures déguenillées où, pour qui a pris la peine de regarder de près avec des yeux chrétiens, la misère serre le cur à létrangler de pitié, dindignation et de remords collectifs. Beaucoup dorment sur de la terre battue. La misère noire.
... Tout presse de chercher avec une énergie sagace et de trouver au plus tôt, ne fut-ce que par dignité française : de recourir avec rigueur à la science objective, de revenir à la loi et à linjonction du Christ. (121-122) Car Ce sont seulement les personnes dinstruction restreinte qui tiennent les Noirs pour des êtres inférieurs du fait des pigments de leur peau. Nous croyons que la Réunion et les principes de notre colonisation offrent comme solution rationnelle et esthétique une élévation lente mais continue et harmonieuse.(130) Les questions de géographie se résolvent harmonieusement sous le signe de la Croix. (146)
Mais ce réel sentiment de commisération coexiste avec un non moins réel sens des réalités. Le système démocratique étant fondé sur la loi du nombre, comme on en fait des électeurs... il ny a que la quantité qui compte... lit-on dans le Miracle (p. 232), le destin de la Réunion doit être régi, selon les Leblond, par une sorte de cens culturel (Linstruction seule peut empêcher la Réunion de devenir un foyer de superstitions comme Haïti !... (250)) que confirme la ségrégation spontanée (ou supposée telle : on nest pas très loin de la polémique pastorienne contre la théorie de la génération spontanée) en cause. Lhistoire politique de la Réunion, jusquaux années 80, avec son clientélisme, ses broquettes et le bourrage des urnes, puis ses feuilles de tôle et ses emplois communaux, sans oublier sa télévision pirate, est une autre expression de ce cens.
Voilà donc, même tempéré de charité chrétienne, ce que le sentiment identitaire commande aux Leblond.
Thème de recherche n ° 6 :
Outre sa valeur de témoignage historique, retenir de luvre des Leblond lidée que laudit économique et laudit identitaire sont liés
La Réunion rêvée par les Leblond est à limage la pension Cébert, promesse dun ordre social indéfiniment répété par léducation de cette maîtresse-femme qui avait contracté lhabitude et lart du commandement à mater sa négraille (13) Dans les rangs de la pension Cébert dont les passants appréciaient la tenue, figuraient les fils du Maire, du Président du tribunal et des magistrats, des médecins et des directeurs des Sucreries et Caféeries. Deux siècles dintimité dans le paradisiaque exil de la colonie prêtaient un air de consanguinité aux visages de ces enfants nés de parents émigrés jadis de Normandie, Provence, Bretagne, Aquitaine et Picardie. (17) Ou à limage de léglise encore : on donnait un nom à toutes les personnes qui paraissaient ; chacune venait occuper sa place à son rang comme dans la société (50) où les Blancs reçoivent les noirs : Il ny avait pas moyen de ne pas sentir lamour-propre de la classe noire, et la coquetterie que la dernière des malheureuses mettait à faire honneur aux chers frères [...] Au fond, cest pour plaire aux blancs, au blanc quest le bon Dieu, aux blancs que sont les prêtres, les chers Frères, les maîtres, les maîtresses. [...] (49) Cet ordre social se perpétue par une ségrégation mentale qui permet de se maintenir sans mélange à lopposé de ces autres qui dailleurs, même quand ils sont mélangés (...quoique les Camps Malabares soient des enclaves bien circonscrites dans certaines vastes propriétés agricoles, il sy sont très mêlés [...] Ils sont complètement incorporés dans la Classe noire dont ils sont lélément le plus beau mais le moins costaud. (IS. 127) se veulent distincts. Ainsi la préface des Sortilèges, recueil de quatre petits romans explique-t-elle quil ne fallait pas mettre en contact, dans les entrelacements dune intrigue unique ces humanités qui, sous lapparence dune existence collective, gardent de lunivers, dans le mystère de leur mutisme un sens différent. A chacun venait le roman spécial à sa destinée sous la langueur dun même ciel indonésien.
Quelle est la valeur de laudit économique des Leblond ?
1°) Vertère physiocrate.
Son modèle, cest le père Vingaud, le futur beau-père dAlexis. Il ny avait pas besoin dêtre finauds comme des Normands pour comprendre quil y a ici de lor à gagner, bien plus même quen France : cest alors que nous avons entrepris de faire de lélevage en grand... lapin et poule, cochon et buf. (252) Du moment quon est parti pour les colonies, il ne faut pas craindre de travailler comme des forçats !... (251) Lavenir tient plus encore dans lélevage que dans la culture, je dis toujours aux gens du pays que pour le bétail il ny a à craindre ni cyclone ni baisse. (254) Chacune de ces vaches bretonnes, tout comme si elle navait pas traversé les mers me donne ses quinze litres de lait... Et vous connaissez mon système ? Chez nous, bêtes à deux pieds ou bête à quatre, on ne mange que ce que la propriété produit. (255)
Mais les Leblond voient bien que cet idéal dauto-suffisance, et même si la Réunion peut produire tout ce quelle consomme (ce qui nétait pas le cas : il faut savoir, par exemple, quau moment de labolition, le riz représentait 50 % des importations, plus morue et viande salée ; quon na probablement jamais cultivé plus de 600 hectares de riz à la Réunion et que, jusquen 1850, le maïs occupait environ 30 % des sols, part nécessaire à lalimentation des esclaves sur les grandes propriétés (après labolition disparaît lobligation de nourrir les anciens esclaves âgés ou sans contrat de travail, diminuera, recouverte par la canne), cela ne fait pas une révolution ne serait-ce quen raison de lexiguïté du champ daction. Cest donc, pour eux, Madagascar qui constitue le salut.
2°) Madagascar
Vingaud : Vous parliez de lélevage en grand dans ce pays... Quest-ce que vous diriez alors de ce quil rapporterait à Madagascar ? Là-bas, prétendent tous les capitaines au long cours qui montent ici me voir, les zébus, les porcs, les oies se donnent pour rien et viennent tout seuls !...Dire que la France na pas encore trouvé le moyen de poser la main... (255-256) Quand [lÉtat] formera-il dans ces hauts des villages de colonisation où notre race s acclimatera aux zones tropicales pour se répandre ensuite à Madagascar et dans tout lOcéan Indien ? (254) Patience ! les Anglais, en excitant les Hovas contre nous, nous prodiguent tant davanies que bientôt le Gouvernement ne pourra plus reculer... Savez-vous que depuis longtemps, monsieur Vingaud, une bande de vaillants colons créoles, sans demander la permission de personne, ont planté les droits de la France dans la Grande Terre ?... (256)
Le roman se termine par le bouquet du 14 juillet dans une idéale communion des races unies dans ce nouveau départ et retrouvant limpulsion primitive de la route des Indes : Puisse notre Réunion - bien nommée puisquelle est peuplée dEuropéens, dAsiatiques, dAfricains - renaître un jour comme centre déchanges entre le Cap et lInde, lAustralie et Madagascar qui va nous appartenir !... Civilisés déjà et associés afin de nous demeurer fidèles, nos Indiens, nos Arabes, nos Chinois, nos Malgaches étendraient si aisément des relations avec leurs divers pays !... Par eux, et grâce à lélite que créerait ici une instruction appropriée, nous aurions vite fait de répandre le renom de la France, comme le voulait Colbert, sur le pourtour de la mer des Indes ! (282) Le Gouvernement de la France a déclaré la guerre à Madagascar! (261) Cétait la France de lHistoire qui, par le canal de Suez, allait descendre sur la mer des Indes conquérir Madagascar comme jadis elle était venue, par le cap de Bonne-Espérance, prendre Bourbon, de là lInde, puis la Cochinchine, puis la Nouvelle-Calédonie... (261)
Les Leblond nous donnent ici une page tout à fait intéressante sur lémotion identitaire ou le frisson sacré patriotique : La guerre ! au premier ébranlement, comme si la sensation de la mort, de tout ce qui allait être tué, en nous tuait lhomme, dabord Alexis se sentit comme terrassé. Mais, soudain, de cette commotion tout son être se redressait tel quen un élan physique qui lemportait, le précipitait au-dessus de lui-même, dans livresse de ne plus dépendre de rien, pas même de soi !... Puis ainsi que quand il était enfant, il pensa à la France. (261) Les Hovas, malgré lengagement pris envers nous de traiter humainement le peuple des Sakalaves, amis de la France, viennent encore de les massacrer. (261) Son imagination palpitait... Des jeunes gens de son âge, là-bas en Europe, allaient quitter leur chaumière !... Puis il voyait Célina conduisant son frère aîné, qui voulait servir, jusquà lentrée des bois... Puis iI sentait brusquement que Madagascar, comme une Grande Terre malsaine, sauvage et rouge, nétait quà un jour de lhorizon, de lautre côté de la mer. Étrange conjoncture : cette excursion dans les Hauts où il venait de donner son cur à une jeune fille de Normandie et ce soir où
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