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Madagascar
Copyleft : Bernard CHAMPION

présentation
3 Éléments d'Ethnographie Réunionnaise
Mots clés : Créolité Ancestralité Citoyenneté Départementalisation Patrimoine
Champs : Anthropologie du développement Anthropologie de l'image Patrimoine
Sociétés créoles Histoire postcoloiale Sociologie des institutions


1- Vingt ans après
2- Barreaux (en construction)
architecture créole
3- "Types de la Réunion" (en construction)
(don à la Société de Géographie du 6 novembre 1885)
4- Ancestralité, communauté, citoyenneté :
les sociétés créoles dans la mondialisation (dossier pédagogique)
5- Madagascar-Réunion :
l'ancestralité (dossier pédagogique)
6- Ethnographie d'une institution postcoloniale :
Contribution à l'histoire de l'université de la Réunion (1991-2003)
7- Le grand Pan est-il mort ? :
hindouisme réunionnais, panthéisme, polythéisme et christianisme

anthropologieenligne.com : unité de l’homme et diversité des cultures


L'identité de l'identité

Les théories de l'identité et de l'ethnicité de Max Weber à Samuel Huntington :
1ère partie : l'exemple réunionnais
(Scan de notes de cours)


Comme à la Réunion tout le monde parle d'identité, il a bien fallu s'y mettre et pour se distinguer un peu, on a cru bon de fabriquer ce titre, cette accroche : "l'identité de l'identité". En effet, et pour des raisons parfaitement légitimes que nous évoquerons, qui tiennent à l'histoire et à la sociologie, le thème de l'identité est à la Réunion, "incontournable", comme on dit, et on peut se demander, tant sont fréquents à la Réunion les colloques, les séminaires, les conférences sur la pluriculturalité, la multiculturalité, l'identité, l'ethnicité et autres aséités (a se : par soi) s'il reste encore quelque chose à dire sur la question.

Le budget de l'identité au Conseil Général et au Conseil Régional est proportionnellement beaucoup plus important que dans la moyenne des régions et des cantons... c'est une “manne annuelle de 140 millions de francs” (je cite un quotidien local qui date déjà...) qui, chaque année met un peu de baume sur le malaise identitaire réunionnais. C'est dire que le politique à la Réunion se fonde largement sur l'"identitaire" – ce qui exprime, bien sûr, des données de l'histoire propres à l'île de la Réunion.

Il existe même un centre de recherches à l'université (l'anthropologie est payée – c'est une antiphrase – pour le savoir : j'ai fait l'histoire de tout cela ailleurs :
Ethnographie d'une institution postcoloniale : Contribution à l'histoire de l'université de la Réunion (1991-2003) Introduction : éléments d'analyse) dont la raison scientifique – plus vraisemblablement économique et... identitaire – est, précisément, je cite : la “construction identitaire”. Nous aurons peut-être l'occasion de nous demander quel rapport la recherche doit entretenir avec la politique. Vous savez que le grand sociologue allemand Max Weber, que j'ai convoqué dans mon titre, est l'auteur d'une célèbre conférence intitulée "Le savant et le politique", que nous évoquerons à propos. Cette débauche de crédits engendre-t-elle des concepts ou, au moins, quelques idées claires et distinctes sur la question ? On peut en douter, et on se rend compte rapidement que là n'est pas son objet. Il s'agit davantage de faire de l'identité que d'y réfléchir.

[Il n'est pas besoin d'examiner bien longtemps l'expression de "construction identitaire", par exemple, pour voir que c'est une image dont l'effet explicatif s'évanouit aussitôt qu'on veut l'effectuer. Il est évident que le terme "identité" recouvre des données bien trop composites pour qu'il soit possible de les attraper avec le miel de quelques images passe-partout. (L'identité se construirait comme une maison, ou comme un pont, avec des outils et des matériaux : qui est le maçon, qui est la maison ? y a-t-il un sous-sol ? s'agit-il d'une identité pieds dans l'eau, ou d'une construction bois sous tôle ? etc...) Les processus psychiques et historiques en cause n'ont rien à voir avec la maçonnerie... Pour entrer dans leur compréhension, c'est plus vraisemblablement à la psychologie cognitive et à l'ingénierie sociale qu'il faut avoir recours. Vous connaissez le mot célèbre : Il ne suffit pas de dire l'Europe ! l'Europe ! en sautant sur sa chaise comme un cabri pour faire avancer la question. L'expression "construction identitaire" trahit d'ailleurs immédiatement son intention idéologique : on va se retrousser ses manches et mettre l'identité en chantier : c'est évidemment poser que l'identité marche devant et que l'intendance suit, que l'identité serait séparable de la réalité économique, etc. Comme s'il suffisait de définir ce qui nous fait différents pour maîtriser le réel qui nous fait différents. Le contexte réactif de cette affirmation – le cadre républicain – la déréalise d'ailleurs largement.]

Je préciserai toutefois que ce sujet n'est pas pour moi seulement un travail de commande – que personne ne m'a d'ailleurs commandé – ou de nécessité : il faut bien, un jour où l'autre, se résoudre à parler de choses qui intéressent là où l'on se trouve – mais qu'il répond à un questionnement plus général. Je vais aborder ce sujet incontournable, en effet, dans la continuité des données que j'expose en Licence où j'essaie de caractériser contradictoirement (i. e. en les opposant l'une à l'autre) "les sociétés traditionnelles" d'un côté, et la "modernité" de l'autre – et où j'essaie de montrer comment la “révolution de la modernité” consiste aussi en une révolution morale.

La révolution de la modernité c'est, par exemple, que des jugements portés par nos grands-parents (ou arrières grands-parents) – par de bons chrétiens, je pense à deux auteurs sur qui je vais m'appuyer, Marius-Ary Leblond – nous soient aujourd'hui aussi étrangers, aussi étranges et aussi barbares que peuvent l'être les pratiques cannibales des Indiens d'Amérique du Sud – dont j'essaie, par ailleurs, de montrer la cohérence religieuse – je dis bien religieuse – à nos étudiants de Maîtrise (8.12 : La découverte de l’autre homme. Une « tant étrange tragédie » : le cannibalisme rituel dans le regard des voyageurs du XVIe siècle)

Cette révolution consiste à juger que les différences physiques entre les hommes, leur lieu de naissance, leurs croyances, leur genre ne constitue pas (ne constitue plus) la base légale de la différenciation sociale. Vous me direz que cela fait deux mille ans qu'elle est en gestation cette révolution, depuis qu'on a répondu à la question : Qui est mon prochain ? par cet acte de foi : "Il n'y a plus ni juif, ni grec, ni homme libre ni esclave, il n'y a plus ni homme ni femme"... Le fait nouveau c'est peut-être que, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, cet acte de foi constitue le modèle planétaire dominant, le fondement d'un droit et d'une justice internationales – dont les institutions internationales actuelles ne sont que les régulateurs imparfaits.

Non pas de l'île au monde, mais du monde à l'île...

Je voudrais essayer de montrer que ce sujet de l'identité à la Réunion, thème incontournable du discours réunionnais, ne nous condamne pas à répéter indéfiniment ces analyses dont l'effet de grooming est inversement proportionnel à l'effet de connaissance, mais peut nous permettre, au contraire, de cibler à partir d'un lieu dont on connaît l'histoire humaine dès l'origine (ce qui est assez exceptionnel), la Réunion n'ayant été peuplée qu'au XVIIe siècle, et dont l'histoire est courte, trois siècles et demi, la question de savoir ce que c'est que l'identité en examinant comment elle a pu évoluer au cours de ces trois siècles et demi.

Pour paraphraser Jean Albany, je dirai donc que si la démarche émotionnelle est légitimement celle qui va de l'île au monde – nous sommes tous nés quelque part – la démarche intellectuelle, analytique, scientifique ne peut être que celle qui va du monde à l'île... Je crois qu'il faut se mettre à la bonne distance (vous connaissez la phrase de Jean-Jacques Rousseau : pour connaître les hommes il faut regarder près de soi, mais pour comprendre l'homme il faut porter son regard au loin) pour être en mesure d'articuler quelque chose qui vaille, ni trop près ni trop loin du sujet."Tu peux laisser un morceau de bois pendant cent ans dans le marigot, il ne se transformera jamais en crocodile..." Le grooming est une chose, le travail analytique en est une autre.

La règle, c'est la régularité

Dans la société traditionnelle, c'est la régularité qui fonde la règle. La perfection physique est une perfection morale, puisque l'irrégularité physique (la monstruosité) met le bon ordre en cause. Le beau est le bon et le vrai – la formule grecque signifiant simplement que la régularité est la vertu. Quand on observe l'ingénierie des sociétés humaines, on constate que les différences physiques y font l'objet de valorisation ou de stigmatisation spécifiques. Au-delà de la variabilité individuelle, et de leur valeur simplement cognitive, les différences physiques sont supposées extérioriser les caractères – lieu comme de la physiognomie banale – pour mettre ou pour confirmer une distance sociale entre les hommes et, singulièrement, pour perpétuer une supériorité, voire une sujétion politique et économique.

Le secours de la différence visible permet de redoubler la réassurance sociale d'une satisfaction cognitive
: la différence sociale repose, selon cette idéologie, sur une différence "génétique", visible et supposée épuiser la nature de son porteur. Elle naturalise les fonctions sociales en autant de races qui se révèleraient être, en réalité, des espèces différentes (c'est la pseudo-spéciation).

Pseudo-spéciation : ça ne donne rien. La barrière spécifique : Broca.
Pseudo-spéciation : la barrière culturelle équivaut à une barrière d'espèce...
Espèces cryptiques (cachées).
Contre-exemple du tigron à Thoiry.

Deux citations : "La peau blanche est un titre de commandement […] la couleur noire est la livrée du mépris" (Girod de Chantrans, 1789).
"Ce n'est pas seulement l'esclave qui est au-dessous du maître, c'est le Nègre qui est au-dessous du Blanc" (de Chastellux, 1786).

Ce principe a évidemment pour corollaire (car tout cela n'est évidemment pas inscrit dans la nature) :
1°) la condamnation du métissage et
2°) l'exclusion des Blancs frappés par la déchéance économique qui, tous deux, métissage et nécessité (donc dépendance), brouillent cette visibilité.

En effet : "C'est à l'ignominie attachée à l'alliance d'un esclave que la nation doit sa filiation propre." (Malouet, 1788), l'esclave noir étant l'aubaine qui fait le Blanc à la fois blanc et prospère. Et cette opposition est si nécessaire que les Blancs sans esclaves peuvent, sinon doivent, être juridiquement assimilés aux sangs-mêlés : à Saint-Domingue, on les appelle les "nègres blancs" ou les "Cacas Blancs" (Baudry des Lauzières, 1802). Ce qui n'est pas sans évoquer la stigmatisation des Petits Blancs de la Réunion. La propriété de l'homme de couleur, de même que la couleur du Blanc sans propriété sont des signes en réalité usurpés. Ce qu'on dit des Petits-Blancs à la Réunion doit sans doute en partie être compris ainsi. Avec cette différence qu'ils font curieusement l'objet d'une dévalorisation, si l'on en croit l'enquête de Lucette Labache, dans tous le milieux, y compris le leur.

Tout cela est bien connu et on peut se demander s'il existe des sociétés pluri-ethniques où ne prospèrent de tels stéréotypes qui associent le phénotype au statut social, ayant notamment pour objet d'éterniser les statuts sociaux.

On sera donc en face de deux types d'idéologies :
- l'une construite sur l'opposition (idéalement sur l'opposition stéréotypée du Noir et du Blanc, c'est la "ligne de couleur") ;
- l'autre qui compose avec le brouillage des apparences, le métissage.

Dans un programme de reproduction d'inégalités somatiquement légitimées, le métissage est significatif et condamné quand il concerne un dominant (c'est la mésalliance ; c'est aussi ce qu'on appelle forligner). Mais il est indifférent quand il concerne des dominés. Le métissage devient un objet spéculatif et pédagogique qui montre la ligne dans le premier cas. Dans le second, il ne devient significatif que lorsqu'il met en cause la couleur de la domination.

Quelques exemples historiques...

La noblesse française en représentation
Puisque c'est la différence (visible) qui justifie l'inégalité, on voit donc la classe dominante s'imposer et chercher à perpétuer sa domination (cela peut se faire sans coercition physique) par la culture de son unicité. Si cette différence n'est pas visible, on la créera de toutes pièces pour se distinguer des tributaires. Ce qui aboutit souvent à des "théories" qui remontent à la "préhistoire" voire à la création du monde. En France à la cour du roi, les aristocrates en représentation, perruqués et poudrés – le crin et la poudre étant plus visibles que le sang bleu – se différenciaient physiquement et ostensiblement des roturiers, distinction qui a pu donner du crédit à la thèse d'une différence "ethnique", Francs contre Gaulois, thèse dont Guizot a été l'un des propagandistes, à l'origine de la féodalité française. Les sans-culottes arboreront fièrement, en réaction, leur soustraction vestimentaire, signe de leur vertu républicaine, comme signe différenciateur.

Les Mbaya d'Amérique du sud
(Endogamie et morgue différentialiste)
En Amérique du sud, les Mbaya qui prospéraient autrefois au sommet d'une hiérarchie de castes justifiaient l'exploitation des autres tribus de la manière suivante : "Quand l'être suprême, Gonoenhodi, décida de créer les hommes, il tira d'abord de la terre les Guana, puis les autres tribus ; aux premiers il donna l'agriculture en partage et la chasse aux secondes. Le Trompeur, qui est l'autre divinité du panthéon indigène, s'aperçut alors que les Mbaya avaient été oubliés au fond du trou et les en fit sortir; mais comme il ne restait rien pour eux, ils eurent droit à la seule fonction encore disponible, celle d'opprimer et d'exploiter les autres. Y eut-il jamais, conclut Lévi-Strauss, plus profond contrat social que celui-là? (Tristes tropiques, Plon, 1955, 210). La morgue de ces aristocrates, écrit par ailleurs Lévi-Strauss, avait intimidé jusqu'aux conquérants espagnols et portugais. On racontait alors qu'une femme blanche n'avait rien à craindre de sa capture par les Mbaya, nul guerrier ne pouvant songer à ternir son sang par une telle union [...] Une dame Mbaya, "fillette encore et connue sous le nom de Dona Catarina, déclina une invitation à Cuiaba du gouverneur du Mato Grosso ; comme elle était déjà nubile, ce seigneur, pensait-elle, l'aurait demandée en mariage et elle ne pouvait se mésallier ni l'offenser par son refus." (208).

Ilotes et Spartiates
Comme toutes les populations exploitées, les ilotes de Laconie (le mot "ilote" étant passé en français pour désigner le dernier degré de la misère et de l'inculture – et de l'ivrognerie), population soumise, sur son propre territoire, par les guerriers spartiates, sont hyperboliquement représentés par leurs oppresseurs comme dénués d'humanité, la chasse à l'ilote constituant un des passages obligés des rites d'adolescence... La superbe des aristocrates, sur laquelle nous reviendrons, fait en effet partie de l'axiomatique de ce type de domination. Elle entretient la distance physique entre les classes. Et vous savez, même sans avoir lu l'ouvrage pionnier de Hall, La dimension cachée, que la proxémie est aussi fonction de la hiérarchie.

L'univers de Genji
Je vais encore changer d'époque et de lieu pour évoquer cette période de Heian (qui vit, du VIIIe au XIIe siècle, l'éclosion du "classicisme" japonais) et notamment cette chronique de la cour intitulée le Roman de Genji qui raconte l'histoire du "Prince de lumière" (Hikaru Genji). L'historien anglais Ivan Morris écrit de cette période : "Aux yeux des gens de la cour, "...les paysans et les travailleurs n'existaient pratiquement pas. Les termes esemono et esebito qui leur étaient généralement appliqués signifiaient à l'origine "créatures douteuses, contestables" et laissaient entendre qu'ils n'avaient pas d'exitence réelle." Cette attitude apparaît dans certains rouleaux de dessins. Le Tenjin Engi Emaki, qui illustre la vie de Sugawara no Michinaze, représente les individus des catégories inférieures sous forme d'homoncules ratatinés, qui se querellent ou ploient de manière grotesque sous des charges plus grandes qu'eux. Les gens de marque par contre sont deux fois plus grands que les plébéiens et la dignité de leurs visages contraste avec les hideuses grimaces des figures de travailleurs." Dans les rares occasions où Murasaki parle des gens du peuple, il apparaît qu'elle les considérait comme des gens étranges et incompréhensibles. Les quelques paysans qui apparaissent de manière fugitive dans son roman nous sont présentés comme des êtres bizarres et grossiers qui caquettent entre eux (saezuru) avec un accent barbare. Lorsque Kaoru et Genji écoutent les petites gens qui se mettent au travail à l'aube, c'est leur étrangeté qui les frappe le plus. "Ils les regardaient passer titubant sous leur charge à la lueur de l'aube et croyait voir des fantômes." (Ivan Morris, La vie de cour dans l'ancien Japon au temps du Prince Genji, trad. fr. Gallimard, Paris, 1969).

Des fantômes à Madagascar
C'est d'ailleurs ce même terme de "fantôme" que j'ai entendu appliquer à Madagascar, lors d'une exposition, montrée à Antananarivo, de portraits des habitants d'un village Antemoro. La visite de cette expositon a suscité ce commentaire d'un vieux Merina : "Ce sont des fantômes !" Alors que je lui demandais ce qu'il voulait dire par là, il expliqua : "Ah! Ce ne sont pas des malgaches ! Ce sont des fantômes !". On sait qu'à Madagascar, comme à la Réunion, d'ailleurs, la "ligne de couleur" (qui est d'ailleurs plus complexe qu'une ligne de couleur) est loin d'avoir disparu des esprits. J'ai pu observer une grand-mère, à Antananarivo, dont la principale occupation consistait, devant son poste de télévision, à repérer l'origine servile ou "côtière" des animateurs, des journalistes ou des artistes – son dernier mot étant vraisemblablement son premier, ce qui nous indique, peut-être, où se trouve la forge de l'identité. (Il est courant d'entendre dire que ce sont les premiers souvenirs qui disparaissent les derniers – sans doute, en tout cas, ceux qui sont les plus fondamentaux.)

Hutu et Tutsi
Un exemple extrême de cette physiologie sociale est fourni la tragédie du Rwanda qui montre comment une démocratie ethnique (ce qui est tout le contraire d'une démocratie) a pu mettre en œuvre l'extermination d'une partie de sa population parce qu'elle était physiquement, "ethniquement" identifiable. L'horreur en cause a largement fait oublier les données historiques qui ont réuni les conditions du drame. Lorsque, en 1885, l'Europe se partage l'Afrique à la Conférence de Berlin, le Rwanda et le Burundi sont des royaumes aux frontières déjà fixées. Et la Belgique, qui recevra en 1926 de la Société des Nations la "mission sacrée de civilisation" (sic) reconduira une hiérarchie ethnique où une minorité de seigneurs Tutsi possesseurs du bétail règne sur une majorité de serfs cultivateurs Hutu et de "pygmées" Twa, premiers occupants du sol repoussés dans les zones forestières. Les historiens qui tentent de se représenter comment l'exploitation de la masse Hutu par les Tutsi a pu s'établir et se perpétuer, alors qu'elle n'était fondée ni sur le nombre, ni sur la spécialisation guerrière ni sur l'équipement technique, mettent en avant le mythe, développé par l'idéologie de la monarchie, d'une supériorité innée, tant physique que morale, des Tutsi.

Un roman publié en 1983 aux éditions Fayard montre l'actualité de ce mythe en reprenant les principaux motifs racio-politiques de la tradition orale qui fait des "fils de la houe", les Hutu, le peuple qui sue, les "nègres du commun", et des "fils de l'herbe", les pasteurs Tutsi, la caste qui règne : "Vous n'êtes bon qu'à labourer de jour pour les Batutsi (et) de nuit pour vous autres". Cette supériorité est "prouvée" par une différence physique si discriminante que, pendant le conflit qui a provoqué l'exode des Hutu, ceux-ci disaient ne pas faire confiance aux forces d'interposition de l'O.N.U. parce que, ainsi qu'on a pu l'entendre à la télévision, les soldats éthiopiens de la M.I.N.U.A.R. ressemblaient aux Tutsi du F.P.R. (et c'est, en effet, des Galla d'Ethiopie qu'on rapproche les Tutsi). Par leur taille élevée, la forme du crâne, le faciès, les Tutsi se distinguent idéalement des Hutu et l'idéologie dynastique développait, en dépit d'un métissage calculé, une esthétique de la dominance qui entretenait le mythe de la supériorité politique des Tutsi. Les tracts racistes diffusés par les doctrinaires qui ont préparé le génocide disaient : "Si tu attrapes un Tutsi, commence par lui casser son nez fin dont il est si fier." Selon l'extraction de son père, on est Tutsi, Hutu ou Twa, depuis l'origine jusqu'à nos jours. Le métissage ne constituait pas une catégorie reconnue et il est vraisemblable qu'aux temps féodaux, les éleveurs qu'étaient les Tutsis, en vertu des critères de sélection qu'ils appliquaient au bétail avec lequel ils entretenaient des liens symboliques d'identification, assimilaient les jeunes métis présentant le phénotype de la dominance.

En faisant entrer la féodalité et la religion dans la modernité, en désacralisant et en bureaucratisant la monarchie, la colonisation a donné naissance à une nouvelle catégorie sociale qui échappait au pouvoir féodal et au système de castes par lequel il se perpétuait : celle des agents de l'administration. L'Etat post-colonial ne pouvait que consacrer une évolution qui donnait à la majorité Hutu, proportionnellement scolarisée, la majorité politique. Et, sans doute, la colonisation a-t-elle détruit un équilibre, un Ancien Régime auquel ceux selon qui "les ancêtres vivaient dans la fraternité" voudraient revenir, mais que 80 % des Rwandais ont récusé avec la monarchie lors du référendum de 1961. Il est naïf de croire que le colonisateur aurait créé de toutes pièces cet antagonisme : il l'a exploité et l'a certes accusé, mais le drame s'étant noué, en réalité, avec l'introduction des valeurs chrétiennes et des a priori anthropologiques de la démocratie dans un système inégalitaire, mais il ne l'a pas inventé. Pour comprendre pourquoi les Hutu ont longtemps préféré rester dans les camps plutôt que de rentrer dans leurs villages, il ne suffit pas de dire qu'ils étaient manipulés par les auteurs des massacres, il faut aussi réaliser que pour eux, comme si, toutes choses égales d'ailleurs, la Révolution Française ayant échoué et les seigneurs émigrés étant de retour, l'Ancien Régime allait recommencer, ainsi qu'on a pu aussi l'entendre à la télévision. Tout ceci est évidemment à nuancer, car il ne faut pas mélanger les références, comme a pu le faire la politique française au Rwanda, largement fondée (de surcroît aux luttes d'influence entre francophones et anglophones) sur cet imaginaire de l'Ancien Régime qui continue curieusement d'alimenter la conscience républicaine. "Ceux du château", pour employer une expression utilisée par le premier chef de gouvernement socialiste (le F. P. R. : Front Patriotique Rwandais) seraient en quelque sorte les "émigrés"... (Voir l'écho de cette idéologie dans la politique française – et ses conséquences dans l'aveuglement aux massacres : ex. R. Galley, Le Monde du 15 mai 1998 : "Je crois avoir un peu exagéré"..., ou l'ouvrage de B. Debré : Le retour du Mwami).

Les Antemoro du sud-est de Madagascar
Je vais me rapprocher de la Réunion avec un dernier exemple malgache. Dans le sud-est de Madagascar où j'effectue actuellement des recherches de terrain, il existait jusqu'à la fin du XIXe siècle une aristocratie fondée par des immigrants se réclamant de l'islam et venus, selon la tradition, de la Mecque. Ces immigrants – qui sont plus vraisemblablement des Indonésiens ayant déjà effectué une précédente migration dans le golfe persique que des "Arabes" – s'imposent aux autochtones. Voici ce qu'en écrit Souchu de Rennefort en 1668 : (qui vécu à Fort-Dauphin après Flacourt) : "...une flotte d'Arabes qui se sont emparés de l'île au commencement du XVe siècle. Ces Arabes établirent des commandants dans tous les quartiers; ce qui a fait que presque tous les Grands sont moins noirs que les autres insulaires, étant descendus de ces Arabes blancs, qui avaient le lieu principal de leur domination au dessus des Matatanes, où les habitants, dont il a été parlé, sont encore maintenant appelés les blancs. Ils le sont moitié moins que la plus noire bohémienne qui soit en France." (pp.143-144).

La différence sociale procède d'une différence d'outils. Les Antemoro, immigrants islamisés qui ont fait alliance avec des populations locales, s'imposent à elles à la faveur de leur connaissance des choses du ciel et des choses de la terre, du pouvoir temporel et du pouvoir religieux. Ils apportent en effet l'écriture et une "magie supérieure". La possession des Sora-be, textes à dominante astrologique, et la connaissance des rites sacrificiels permettent ainsi aux nouveaux venus qui se réclament de l'islam d'asseoir une domination exprimée par l'enrôlement des autochtones dans les rizières, les pâturages et les armées et par le privilège de l'abattage (justifiant l'attribution de la croupe de tout animal sacrifié). A la fin du XIXème siècle, les tributaires, globalement désignés par l'appellation de Fanarivoana, "pourvoyeurs de richesses", puis d'Ampanabaka, "ceux qui se séparent" ou "ceux qui trompent", se révoltent. C'est l'ady sombily, la "guerre pour l'abattage des bœufs". Les Ampanabaka s'approprient les rizières et sacrifient désormais pour leur propre compte. Les dominants trouvent protection auprès des Merina, qui ont établi une garnison dans la région. L'occupation française substitue une autre domination à cette féodalité exercée par le monopole des rites (possession du calendrier et du couteau sacrificiel) et par une stricte endogamie. C'est ainsi la connaissance secrète des rites, probablement la possession de livres de prières ou d'invocations et d'outils comme l'écriture qui justifie la division inégalitaire du royaume Antemoro : les Mpanombily, détenteurs du privilège de l'égorgement d'un côté (le sombily n'étant autre que l'égorgement rituel musulman), et les Fanarivoa, "pourvoyeurs de richesses", anciens tompontany, "maîtres de la terre" progressivement dépossédés, de l'autre.

Cette division redouble celle qui caractérise déjà les hommes embarqués sur le boutre des immigrants: silamo (musulmans: des originaires de l'archipel malais ayant émigré dans le golfe persique) et kafiry (cafres), selon l'histoire que rapportent les Sora-be. La supériorité morale et intellectuelle des musulmans est notamment signifiée par un épisode où ceux-ci mettent en œuvre un stratagème algorithmique (qu'on retrouve dans divers folklores) qui, malgré leur infériorité numérique (du simple au double), leur permet de se sauver d'une tempête en délestant le bateau, sous couvert du hasard, des cafres qui s'y trouvent. Les silamo décident qu'on s'en remette au sort pour savoir qui sera jeté par-dessus bord, étant convenu que l'on comptera tous les hommes présents, chaque neuvième étant sacrifié : il suffit évidemment de répartir musulmans et cafres selon un décompte approprié pour jeter les cafres à la mer... La "précondition", en l'espèce (qui n'a rien d'algorithmique, celle-là), de cette ordalie truquée étant la crédulité supposée des cafres qui, pourtant, découvrent la supercherie alors qu'il ne reste que quelques-uns d'entre eux (voire un seul) sur le bateau. Les Sora-be font mention d'autres prodiges que les immigrants ont su réaliser, s'imposant là aussi à des autochtones volontiers présentés comme vivant dans l'anarchie. L'un d'eux débarrasse un village d'un monstre qui en avait décimé les habitants et se voit offrir le pouvoir et la princesse... Le chef de la seconde expédition, accostant à son tour à l'embouchure de la Matitanana, demande aux habitants quelles sont les essences interdites pour la construction des maisons... et en édifie sa demeure, démontrant ainsi sa supériorité sur les croyances autochtones.

Les immigrants ne s'imposent pas aux maîtres de la terre par la force, ils les subjuguent par leur assurance, comme l'explique un père lazariste contemporain de Flacourt : "... les trouvant simples de leur nature, sans loi et sans religion, ils les tirèrent facilement aux superstitions du Mahométisme, dont les uns et les autres en observent encore quelques-unes, comme de ne point manger de porc, de sacrifier les bceufs avant que d'en manger." Flacourt confirmant : "Ils craignent les Blancs des Matatanes [les descendants des immigrants islamisés), d'autant qu'ils appréhendent d'être charmés et ensorcelés par eux, à cause de l'écriture qu'ils savent, ayant croyance que par les caractères et écritures, lesdits Matatanois peuvent les faire languir de maladies et mourir, ainsi qu'ils leur font accroire." (ch. IV, p. 120) Flacourt lui-même eut à affronter ces sortilèges. "Ils faisaient des conjurations et Aulis pour faire venir la pluie, le tonnerre et la foudre afin d'empêcher les armes des Français de prendre feu." (II, ch. XXXIII) "Parmi ces sorts, il y avait dans un panier dix-sept morceaux de bois faits pour représenter les fouloirs de nos canons, couverts d'écritures et caractère arabesques, plusieurs ceufs pondus le vendredi, couverts de caractères, lesquels étaient afin de nous rendre immobiles, empêcher nos canons de tirer et nous causer notre dernière ruine, suivant la sotteet inepte croyance de leur Ombiasses, à quoi les Nègres ajoutaient foi comme nous à l'Evangile." (II, ch. XXXVIII) Mais Flacourt, fort de ses propres croyances, n'est nullement impressionné: "Ce même jour arriva Dian Radam, Ombiasy [devin], avec le bœuf gras ensorcelé, que je fis tuer aussitôt, me moquant de leurs charmes et sortilèges, je n'ai point mangé d'un meilleur bœuf." (II, ch. XXXIII). "Jamais tous les sorts, charmes et mousaves [ar. : mesavi] qu'ils nous ont envoyés ne nous ont pu causer le moindre frisson, ni la moindre incommodité ; au contraire, pendant la guerre, nous ne nous sommes jamais si bien portés" (II, ch. LV).

Tout ce système se perpétue évidemment, comme on l'a vu aux précédents exemples, par l'endogamie ou – si des exceptions peuvent être faites, par la disqualifaction des enfants issus de mariages morganatiques. Flacourt constate que l'enfant d'un Roandrian ne le sera que si la mère l'est. Ou encore : "Si la fille d'un Raondrian... se joue avec un nègre ainsi qu'elles font toutes sans exception, elle se fait avorter étant grosse, ou bien, elle fait mourir son enfant, ou bien si l'enfant est noir comme le père qui l'aura engendré ou qu'il ait les cheveux frisés, il est aussitôt condamné à mourir... il y en a quelques-unes qui n'en font pas de même, mais peu, qui les donnent à nourrir secrètement au loin à quelque négresse qui leur sont sujettes".

Le spectre des couleurs à la Réunion
On peut maintenant examiner un système où la pluri-ethnicité est légalement scotomisée (skotos, ténèbres, obscur) mais omniprésente. Je commencerai par un échantillon d'exemples illustrant ces ambiguïtés. Le premier – qui est probablement fabriqué – et qui fait partie de ces mots qui n'ont pas besoin d'être vrais pour être authentiques (je l'ai entendu rapporter plusieurs fois) est dans la logique de "Nos ancêtres les Gaulois" répété sur les bancs de l'école primaire au Sénégal ou au Mali. C'est une petite créole réunionnaise cafre qui rentre de l'école et qui demande à sa mère : "Alors nout' z'ancêt' aussi l'étaient roses ?" On voit par ce seul exemple : - Les limites de la logique assimilatrice de l'école républicaine ; - on voit aussi que nous sommes dans une société où la ségrégation de la différence physique n'a pas cours et où la simple histoire des différences visibles n'est pas enseignée - ce qui peut aboutir, au-delà de cette anecdote, à quelque "malaise identitaire" : "qui suis-je, moi dont les ancêtres sont roses et qui ne le suis pas ?" ; - on aperçoit aussi le caractère relatif des échelles chromatiques quand elles désignent la couleur de la peau : le rose et le blanc n'ont pas grand chose en commun, sauf de n'être pas noir. Un blanc vraiment blanc, ça n'existe d'ailleurs pas ; un blanc comme une feuille de papier, ou "comme un linge" ne passe pas pour être en très bonne posture et, en général, on ne donne pas cher de sa peau... Dans le qualificatif "blanc", c'est évidemment "moins foncé que" qui est en cause. Et ce "moins foncé" est sublimé en blanc – qui est à l'extrémité de l'échelle des couleurs : opposé au noir. De même, dans le fin fond, dans le fond le plus obscur du continent noir, en Afrique centrale – où j'ai un peu voyagé – on ne rencontre pas non plus de noirs, de noirs comme le charbon de Jean-Jacques Rousseau (infra). Il y a d'ailleurs beaucoup de soleil et c'est pour cela qu'il y a des "Noirs"... Mais c'est justement une autre question. L'effet de sens procède non d'un terme isolé, mais de l'opposition de termes entre eux. C'est que démontre l'exemple que je vais vous lire où la différence de couleur désigne une différence sociale et non phénotypique.

Est-il noir ou est-il blanc ?
Bory de Saint-Vincent, auteur d'un Voyage dans les quatre principales îles des mers d'Afrique (1804) est un naturaliste qui visite la Réunion au début du XIXe siècle. Son guide est un certain Cochinard, "libre et chasseur de profession". Se rendant au volcan, il s'arrête avec ce Cochinard à Saint-Joseph où il est l'hôte d'un nommé Kerautrai. "En arrivant M. Kerautrai dit à sa femme qui se leva dès que nous entrâmes (celle-ci, précise l'auteur, était "grande, très noire") : Tiens mon amie, voilà des blancs qui passent, fais les rafraîchir et donne à dîner. Aussitôt on nous porta de l'arack. M.Kerautrai fut très sensible à l'attention que nous eûmes de trinquer avec lui et de boire à sa santé. Il me tira après cela par la manche, me mena dehors comme s'il s'agissait d'un grand secret, et, en me montrant Cochinard il me demanda s'il était blanc s'il était libre ou s'il était noir ? Quoique Cochinard ne fut que libre et que sa couleur fut beaucoup plus que foncée, je répondis, sans hésiter, qu'il était blanc. Mets quatre assiettes cria Kerautrai à sa femme" (1804, pp. 310-1) (cité par Chaudenson dans Métissages : linguistique et anthropologie, L'Harmattan, 1992, p, 35)

Blanc et noir peuvent donc n'avoir qu'une valeur sociale et non chromatique, en vertu d'une conséquence énoncée plus haut : si le blanc sans propriété est noir, le noir propriétaire est blanc. Il y a, de fait, par exemple, des Gros Blancs malbars à la Réunion. Mais ceci n'empêche pas le système d'être travaillé par une sorte de hantise et de fatalité de la couleur. Voici un autre exemple connu : le "blanc bourbon"... Au chapitre Provinces de l'ouvrage d'E. Aubert intitulé Les Français (t. III), publié en 1842, on lit l'anecdote suivante. "Dans les établissements voisins de Bourbon, on dit proverbialement blanc de Bourbon pour signifier gris ou noir. J'entendais un jour à Maurice [c'est la vieille parenté à plaisanterie des "îles sœurs" j'ai entendu ce proverbe à Maurice : Quand tu lances un galet, il tombe toujours sur un Réunionnais] une dame tancer vertement ses blanchisseuses qui lui apportaient du linge d'une propreté douteuse. 'Ça blanc, maîtresse, disaient les négresses avec l'hésitation du mensonge. Ça blanc, reprit la dame avec indignation, blanc de Bourbon, donc !") (p. 368 Chaudenson, id. 33). Autre exemple : le pedigree du chien errant dit royal Bourbon.

Albany (pour éviter que le soleil ne révèle leur véritable couleur...) : "La mode de se promener comme un norvégien est maintenant revenue. Malheureusement le soleil vous fait retrouver la vraie couleur de votre famille". (52) Cela signifie qu'il y a un soupçon originel. Marius Leblond, écrit par exemple ceci pour dissiper ce soupçon originel, cette macule de l'origine. "L'historien Guet, travaillant sur les Archives du Ministère de la Marine et des Colonies, fait ressortir qu'il a suffi de sept femmes de France "pour établir dans l'île un noyau de population française. Dès le 1er décembre 1674 l'Amiral Jacob de la Haye avait promulgué un édit défendant sous les pires peines "aux Français d'épouser des Négresses". (Iles sœurs, p. 112) Des cinq mariages célébrés par le Père Jourdié, le premier curé de Bourbon, en 1667, naquirent vingt-trois filles et dix-sept garçons.

La réalité du métissage originel n'est pourtant pas contestable... Le Mémoire de Boucher, dont j'ai parlé plus haut et sur lequel je reviendrai, était tenu sous le boisseau aux archives à l'époque de Chaudenson. Voici ce qu'en dit Chaudenson. "Je me souviens du jour où aux Archives Départementales de la rue Roland Garros, l'Archiviste Départemental, mis en confiance par mon labeur et par ma fréquentation assidue de son établissement, me convoqua dans son bureau pour me confier, sous le sceau du secret le plus absolu une copie dactylographiée de ce sulfureux mémoire : d'autres l'avaient bien évidemment consulté, A. Lougnon et J. Barassin en particulier, mais le texte demeurait presque inaccessible et ses citations fort discrètes [...] (id. p. 34) On mesure l'évolution quand on sait ce que ce "sulfureux mémoire" est aujourd'hui en vente dans les supermarchés...

"Parle et je te baptise !" La révolution morale met, à l'inverse, la personne au principe de la valeur, soit le partage des compétences fondamentales qui spécifient homo sapiens sapiens – et que tout petit d'homme, quelle que soit sa différence, par principe, possède. Tous les artifices des pseudo-spéciations – qui prétendent voir des différences de nature ou d'espèce entre les hommes – sont donc stigmatisés et cette stigmatisation fait l'objet de l'éducation et de l'édification morale que nous transmettons à nos enfants.

[Nous aurons donc à nous poser la question : Qu'est-ce que la morale, quand elle fonde sur une différence physique les différences sociales entre les hommes? ]

Les témoins cités à comparaître
Je vais prendre comme témoins ou comme repères de cette identité sur le parcours de cette évolution de l'identité réunionnaise, des œuvres littéraires ou para-littéraires. Chronologiquement (mais je ne suivrai pas cette chronologie) : - le Mémoire de Boucher, édité par le père Barassin (qui vient de prendre sa retraite dans le hauts de Saint-Benoit) ; - le Journal de Lescouble ; - les œuvres de Marius-Ary Leblond ; - et les œuvres de Jean Albany ; c'est-à-dire, vous l'avez constaté, pour l'instant uniquement des témoignages de créoles blancs. Ce qui ne suffit évidemment pas à faire le poids... J'envisagerai le problème de cette part muette de l'identité réunionnaise – grâce au livre de Louis-Timogène Houat, un noir libre qui est l'auteur du premier roman réunionnais, intitulé Les Marrons ; - puis une production qu'on peut rapporter à l'invention - et peut-être est-ce en effet une "invention" au sens archéologique du mot : c'était bien là, mais enfoui sous les sédiments de l'intimidation culturelle - de ce que le sénateur Boyer a nommé l"'homme réunionnais". Expression qui a fait florès depuis 1981.

Présentation de l'œuvre de M. et A. Leblond
Je ne vais pas suivre le cours de l'histoire et je vais prendre comme premier exemple l'œuvre de Marius-Ary Leblond en tant qu'illustration de l'identité réunionnaise au début du siècle (M. : 1877-1953 ; A. : 1880-1958). Je suis bien conscient qu'il y a quelque paradoxe à prendre comme "modèle" les Leblond, alors que, lorsqu'on parle identité aujourd'hui à la Réunion, on pense à l"homme réunionnais" du sénateur Boyer ou au "budget de la culture" du Conseil Général ou du Conseil Régional, c'est-à-dire à une identité "créole" au sens d'aujourd'hui. Ceux qui n'ont pas lu les Leblond comprendrons vite... Mais, encore une fois, ce sont les processus identitaires, dans leur système, qui m'intéressent...

Les Leblond ont peu vécu à la Réunion, mais ils ont été profondément marqués par leur enfance réunionnaise. Ary a pu dire que "le secret de sa vieillesse heureuse était le prolongement perpétuel du merveilleux passé créole qui ouvrit son existence" (Cazemage, La vie et l'œuvre de Marius-Ary Leblond, ed. Notre-Dame, Nimes, 1969, p. 199). Dans les Iles Sœurs, Marius Leblond parle du "sentiment filial, physiologique et câlin pour [l']île " (p. 20) Dans "L'île de la Réunion" (1923 et 1925). Nous avons si souvent exprimé... l'admiration qui montait de nos cœurs vers l'île natale avec l'encens du souvenir... Le Réunionnais porte toujours en lui l'amour de "la grande et de la petite Patrie" (20). On doit constater que ces parisiens ne se sont pas contentés d'embaumer de leurs souvenirs créoles leur existence parisienne – et de les célébrer dans leurs œuvres – mais qu'ils n'ont jamais cessé, en réalité, de plaider et d'agir pour la Réunion. Dans leur conférence "La Réunion et Paris", par exemple (publiée en 1930), ils développent ceci. "L'autre jour nous faisions le tour de l'île, nous suivions la route de St-Benoit à St-Joseph, les yeux éblouis de la beauté des panoramas, et cependant les cœurs tristes. C'est que cette route est jalonnée de misères; près des vacois dépenaillés s'effilochent dans des maisons éclopées de pauvres familles dont des carnations européennes se sont flétries, jaunies jusqu'aux tons de la vavangue (fruit de la Réunion). Nous nous sommes alors juré de faire tout ce que nous pourrions pour tirer de la croupissante désolation cette race attendrissante qui vit dans des paillottes aussi misérables que celles des indigènes du Sud de Madagascar, dans des cases dont le parquet est de boue, ne buvant que de l'eau de pluie, ne vivant que de ce que rapporte la confection des sacs [de vacoa], éteints par la résignation et par la fièvre dans les petites cases silencieuses embaumées de bégonias et des héliotropes comme des tombeaux. Aidez-nous, Mesdames et Messieurs, pour que nous arrivions à accomplir l'œuvre de régénération avant que trop d'enfants ne meurent ! Soyons forts, unissons-nous, associons nos bonnes volontés, développons une activité à la fois commerciale et intellectuelle qui permette aux voyageurs de trouver dans notre Ile, le reflet du grand foyer parisien."(43) On ne saurait donner, je pense, meilleur exemple d'un engagement moral et politique pour l'identité réunionnaise. Mais on voit par ce premier "sondage" dans l'œuvre des Leblond que l'œuvre de régénération en cause concerne les Petits Blancs (ceux que Marius appellera les témoins de "la première colonisation" "Je me sentis un profond respect très affectueux pour ces représentants de la première Colonisation" (I. S. 69) alors que c'est un sentiment de charité, mais non une identification qu'il exprimera envers "les Noirs de nos colonies"... Voici donc pour ceux qui ne les auraient pas lu le champ d'identité et le champ de militance des Leblond. Notre exploration aura pour objet de déterminer d'où procède cette identité et d'où procède cette militance.

Le cadre anthropologique : une phénotypie des hiérarchies ou le "physique de l'emploi"

Le cadre anthropologique dans lequel je situe cette recherche, n'est pas, je le répète, celui de la stricte histoire de la Réunion, ni même celui de l'histoire de l'abolition et de la décolonisation. C'est celui, plus général, de l'interprétation que les sociétés humaines donnent ou ont donné de la différence physique entre les hommes. C'est je crois cette approche, et seulement cette approche qui peut faire apparaître la "révolution de la modernité" dont je parlais plus haut. C'est ce que je voudrais préciser par un certain nombre d'exemples ou l'on voit comment la différence devient prétexte d'inégalité. Dans les sociétés pluri-ethniques inégalitaires donc, et notamment coloniales, la dominance se justifie – selon le point de vue du dominant – par l'adéquation entre le phénotype et la position sociale. Cette théorie a pour objet de figer la domination en somatisant les différences sociales et socialisant les différences physiques. De même qu'il y a, comme on dit vulgairement, un "physique de l'emploi", il y aurait un physique – et donc une physique – du statut et des rôles sociaux. Ce que j'illustrerai d'un "exemple", assez inattendu sous cette bannière : un jugement de Jean-Jacques Rousseau, l'inspirateur de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen.
"Un jour, rapporte Sébastien Mercier, l'auteur du Tableau de Paris, j'accompagnais Jean-Jacques Rousseau le long des quais. Il vit un nègre qui portait un sac de charbon ; il se prit à rire et me dit : 'cet homme est meilleur à sa place et il n'aura pas la peine de se débarbouiller, il est à sa place ; oh ! si les autres y étaient aussi bien que lui'..." Le principe annoncé par cet exemple incongru est le suivant :
couleur = statut.

[Note :L'opposition blanc/noir peut aussi n'avoir qu'une valeur cognitive: à Ambila, chez les anciens tributaires des "blancs" dont parlaient les voyageurs du XVIIe siècle, il existe un clan avec une division entre "Noirs" et "Blancs" parfaitement indiscernable, probablement héritée de l'ancien sytème et utilisée ici pour indexer une différence quelconque, ce qui révèle au passage que cette distinction entre Noirs et Blancs était bien le prototype même de la distinction, celle qui commandait l'organisation sociale. En réalité les A. Fotsy et les M. sont aussi différents que peuvent l'être les Dupont et les Durand ou les Payet et les Grondin. Premier cas : la différence qui "crève les yeux" n'est pas visible : un gros blanc peut être malbar, comme je l'ai rappelé plus haut ; deuxième cas il n'y a aucune différence visible, mais une différence généalogique, ce qui est nécessaire pour distinguer les lignées.]

La réalité à prendre en compte à la Réunion, c'est évidemment le métissage originel et continu qui caractérise le peuplement de l'île. Mais ce métissage récurrent n'empêche nullement la permanence des stéréotype liés aux formes originelles qui n'ont pas toujours été en mesure de se conserver. Les Gros Blancs qui sont allés chercher un conjoint en métropole (éventuellement pour éclaircir une généalogie), les Indiens qui ont réussi à maintenir le contact avec l'Inde (ce que n'ont pu faire les engagés) et les Indo-Pakistanais – certaines généalogies révélant d'ailleurs une arrière-grand-mère créole. Encore une fois, c'est le statut social qui fait et qui permet de préserver la différence. Au-delà de ces exceptions règne pourtant, de fait, une représentation des "types" originels qui s'exprime notamment dans les attributions religieuses, dans les stéréotypes et dans certain nombre de rites proprement créoles qui sont des rites du métissage, et non simplement rites métissés, car spécifiques à la situation de métissage. C'est là l'originalité des sociétés créoles. Là encore, le tribunal des apparence est déterminant.

Permanence des types dans le métissage : les rites de démaillage

Le tribunal des apparences et des appartenances est en effet tenu en échec par la confusion des apparences, par le métissage, par le maillage. Il existe dans les sociétés créoles des rites spécifiques – récurrents et souvent commentés – dont l'objet est d'attribuer les appartenances malgré les effets de métissage. Le "maillage", est évidemment à comprendre dans le sens de l'expression "avoir maille à partir" ; "partir" signifiant ici séparer, départager ; "avoir maille à partir" désigne un conflit d'intérêts mêlés,un nœud où il faut démêler le "tien" du "mien". Tous les mots de cette famille, maille, "maillot", "tramail", "maquis" (de macula : les mailles formant une sorte de dessin tacheté) se rapportent à des histoires de nœuds, utiles quand ils expriment l'industrie de l'homme – pour fabriquer des filets ou des textiles – ou quand ils tissent les alliances nécessaires aux hommes pour se reproduire ; nuisibles quand ils brouillent les généalogies. Là encore, alors même que le métissage est le lot commun, et, pourrait-on croire, la chance d'un monde nouveau, affranchi des anciennes sujétions et des stéréotypes, ce sont encore les anciennes apparences qui parlent. Ce qui est déterminant, en l'espèce, c'est la croyance fondamentale que l'enfant est approprié par les ancêtres et n'appartient donc pas totalement au monde que les hommes d'aujourd'hui ont construit.

Dans la généralité des sociétés humaines, les morts sont par nature ambivalents (voir :
Madagascar-Réunion : Éléments de comparaison sur la représentation de l'ancestralité, principalement Robert Hertz : Contribution à une étude sur la représentation collective de la mort). Avant de devenir des ancêtres tutélaires, les morts récents et les mauvais morts doivent être conjurés, rituellement invoqués pour être fixés. Au défi universel de la transformation des défunts en ancêtres protecteurs s'ajoute, dans les sociétés de traite, l'incertitude généalogique liée à l'arrachement de la déportation. Le rôle des ancêtres est d'autant plus ambigu qu'on ignore quels ils sont, le fil généalogique ayant été rompu et que ceux qui sont connus sont mort en terre d'exil sans avoir pu faire retour à leur propre origine. Leur statut n'est n'est donc pas dans sans rappeler celui des mauvais morts, ces âmes non fixées (âmes en peine, Hollandais volants, etc.). Faute de cette double quiétude: savoir qui sont et où reposent les ancêtres, savoir que les rites qu'on leur destine, les invocations qu'on leur adresse leur parviennent bien, ils restent des protecteurs capricieux dans l'esprit des descendants et, à certains égards, des mauvais morts. Les mauvais morts, c'est bien connu, font les mauvais vivants...

L'inquiétude créole (pour ne pas utiliser l'expression de "malaise créole" qui a cours à Maurice) se décline et se conjure spécifiquement dans des rites connus sous l'appellation de "cheveux maillés". Le "maillage", c'est évidemment le métissage. Mailler, c'est mêler, c'est mélanger. En français du XVIIIe on dit indifféremment métis ou mestif, "métif ou mélangé" écrit Buffon, les deux mots signifiant mixte. Se mailler les pieds, c'est se mêler les pieds, ce sont des gamins qui jouent à se faire des croche-pieds (ex. dans le Miracle :"Ils s'apprêtaient à courir les uns après les autres en se "maillant" les pieds pour s'allonger dans la poussière" (40) Mailler, c'est aussi fourcher, c'est la langue qui fourche (il y a une Madame Millet au secrétariat de la Faculté de Lettres, et fatalement, quand on a aussi affaire à Madame Maillot qui travaille dans un autre service, ça maille...). J'ai mieux. Vous étiez peut-être à la manif anti-bidep, j'imagine où le Président du Conseil Général a lancé ce slogan : "Tamaya [maire de Saint-Denis, pro bidep] t'as maillé !" Donc, le maillage exprime l'emmêlement. Nous savons que tous les humains naissent d'emmêlements – qui font souvent des sacs de nœuds et qu'il est parfois difficile de démêler, mais c'est une autre histoire. Car la sexualité est nécessairement mixte, métisse. La mixité est nécessaire à la recombinaison génétique que précède la séparation des paires de chromosomes issus du parent mâle et du parent femelle. La reproduction sexuée n'est jamais re-production, contrairement à l'espérance du mot, reproduction du même, duplication. Pourtant, alors que la sexualité est par définition métisse, le terme "métis" ne désigne, restrictivement, que le produit visible du croisement de deux identités distinctes. Le métissage fait problème quand c'est la reproduction du même social qui est visée. Dans les sociétés créoles, où le métissage est évidemment plus ordinaire, cela ne va pas toutefois sans poser question. Et c'est cet emmêlement que visent les rites en cause.

Le moment de la première coupe de cheveux de l'enfant a une signification sociale et juridique importante... c'est un passage au sens fort, au sens ethnologique, du mot et c'est souvent le moment de l'attribution juridique de l'enfant au groupe de parenté. Il est évidemment indispensable ici de faire référence au système de filiation qui a cours dans les sociétés où se pratiquent ces rites. A Madagascar, par exemple, le premier ou les deux premiers enfants d'un couple appartiennent au clan de la mère et seuls les puînés appartiendront au groupe du père. Je n'ai pas besoin de rappeler, devant un public expert en parenté qu'est nécessairement un public de D.E.A. en anthropologie que les échanges matrimoniaux consistent en transactions entre groupes et que ces transactions ont pour objet de reproduire le groupe en "achetant" des femmes(le terme "achat" étant inapproprié à cet échange, voir : 8.15 Que signifie "Porter la bonne parole ?" Mission et colonisation) à des groupes non apparentés. Chez les Gonja, par exemple, en Afrique de l'Ouest, on peut épouser une femme avec un grosse dot ou une petite dot, ce qui déterminera si tout (grosse dot) ou partie (petite dot) des enfants du couple appartiendront au clan du père. A Madagascar, la circoncision (= couper le cordon) a cette fonction d'attribution juridique. La première coupe des cheveux anticipe en quelque sorte la circoncision, parfois désignée par l'expression manapaka tadim-poitra (couper - corde - ombilic), qui fera passer définitivement le garçon dans le groupe de son père (idem, pour le perçage des oreilles de la petite fille). Au moment où l'on coupe les cheveux, il arrive donc que l'on constate que certaines mèches se sont mises en boule et, à la Réunion, où il reste quelque chose de cette pratique – la maîtrise des échanges matrimoniaux traditionnels en moins – ce "maillage" est généralement interprété comme une indécision d'ancestralité. Quel esprit réclame l'enfant . Qui est son "père" ? Ce qui renvoie évidemment à la question : Qui suis-je ? question lancinante de l'identité créole. Vous connaissez cette chanson de Baster qui s'intitule Black out, qui retrace cette histoire où la douleur physique de l'esclave ("Caf n'a na 7 peaux") se redouble de la douleur morale de ses descendants et dont le refrain est "...et black à moi-même".

Le rite se développe alors selon des modalités spécifiques où, à l'instar de ce qu'on est tenu de faire en cas d'apparition d'un défunt (dans un rêve ou dans une vision)..., on invoque et on sacrifie à l'ancêtre qui se manifeste, avec cette difficulté supplémentaire que cet ancêtre est sinon inconnu, du moins imprécisément identifié du fait de la déportation et du métissage. Le "symptôme" du mailllage, qui se manifeste avant le fin de la première année s'accompagne (ou se signale) généralement de troubles somatiques, diarrhées ou vomissements et constitue l'un des motifs les plus fréquent de la consultation du guérisseur. On considère parfois que le mode de maillage permet d'identifier l'ancêtre insatisfait, malbar ou malgache. Un rasage rituel, de la main d'un intercesseur, s'impose pour éviter que l'esprit de l'ancêtre ne s'empare de l'enfant au lieu de le protéger. L'idée de purification apparaît dans le choix de la période du carême pour exécuter le rituel et peut-être peut-on voir dans le choix d'un début de mois une interprétation créole du calendrier lunaire malgache (d'origine arabe) avec ses jours favorables. La coupe des cheveux commence par les mèches rebelles qui sont jetées à la mer dans le rituel malbar (avec les déchets et les vieux vêtements de l'enfant) et à la rivière, dans le rituel malgache, où l'enfant devrait être dirigé vers la porte de l'est (comme pour la circoncision) puisque le rite s'adresse aux ancêtres. Cette manifestation intempestive de l'ancêtre appelle une réponse adaptée aux "mauvais morts", mais conforme au processus d'ancestralisation qui consiste à faire passer les défunts du statut de morts dangereux (qui est celui de tous les défunts récents) à celui d'ancêtres tutélaires, selon la logique des "doubles obsèques". A cette circonstance s'ajoute la double rupture du lien généalogique. Double perte, et du savoir et de la fidélité généalogique : déportation et métissage.

Une idée force de ces représentations, c'est la dépendance des vivants vis-à-vis des ancêtres. Seul un "moderne" (un créole moderne) pourrait répondre : "Et alors ? je ne sais qui sont mes ancêtres, mais ne suis-je pas ce que je fais ?" Cette conception de l'action et du temps – de la liberté – est spécifiquement moderne. Dès lors, il est inconcevable de récuser l'ancêtre : il s'agit de le propitier et de le transformer en protecteur. L'ambiguïté du rite vient de l'incapacité à le nommer. C'est en général (aujourdh'ui) une grand-mère qui s'aperçoit que les cheveux de l'enfant maillent : ou bien les parents considèrent que tout cela est dénué de sens, ou bien ils s'engagent dans un rite d'euphémisation. Habitants d'un monde "assiégé", "tourmenté", entouré de "protections" qui éloignent les mauvais esprits et non d'un monde où l'on pourrait se débarrasser rituellement du poids des ancêtres, ce qui reviendrait à raviver la coupure (la double césure de la créolisation) et non à la cicatriser. Si le sympôme signifie que les ancêtres réprouvent le forlignage
[forligner : sortir de la ligne de descendance ; puis déchoir : "Plus d'une fille a forligné ; le diable / est bien subtil [...]" La Fontaine, Contes, "Les aveux indiscrets"]
en quoi consiste le métissage, il s'agit d'obtenir leur accord en mettant l'enfant sous leur protection. C'est justement ce que permet l'identification ethnique de l'ancêtre qui se manifeste (notamment dans le mode de maillage).

[Peut-être le mouvement relativement spontané "Coup' pas nous !" (qui s'est opposé au projet de bi-départementalisation soutenu par le PCR) doit-il aussi être compris comme une expression de ce de drame du lien généalogique ; il est frappant de voir que les gramounes sont contre, et pas seulement, semble-t-il par opposition systématique au changement. Il serait inauspicieux de parler de coupure dans un département dont l'unité géographique (dont l'unité insulaire) compense, en quelque sorte, ou neutralise l'histoire éclatée et la dispersion généalogique. Nous l'est déjà divisé en nations, cont'nations, chinois, zarabs, créoles, malbars, zoreils... alors coup'pas nous davantage... La "bidep" irait contre le processus culturel de créolisation. C'est une remarque d'anthropologie bon marché que je livre à votre critique...]

Une autre réponse à cette indécision généalogique est celle de l'apparence physique. Où apparaît le secours de l'apparence. Les patronymes chinois dans les faits divers qui impliquent des hommes au phénotype cafre montrent le métissage. On a, on doit avoir, la culture de son phénotype. Une petite fille plus chinoise que les autres membres de sa famille sera élevée "à la chinoise". Il existe à la Réunion des familles à double cuisine – où il y a donc sinon deux foyers, du moins deux batteries de cuisine distinctes – l'une qui respecte l'interdit du bœuf et l'autre qui respecte l'interdit de la chèvre (il faudrait faire des enquêtes pour savoir dans quelles proportions). Vous pouvez hériter l'essentiel de vos gènes de Madagascar, si vous "sortez malbar", vous devez rendre culte aux ancêtres de l'Inde et donc vous ne pouvez consommer de viande de bœuf. Même chose pour les Réunionnais qui cultivent une ascendance malgache et qui doivent respecter l'interdit du cabri. Ou l'on voit que, malgré le discours républicain, la règle des apparences continue à jouer.

Le matériau littéraire et l'anthropologie

Je vais à plusieurs reprises utiliser des œuvres littéraires pour cette présentation. Une question préalable se pose évidemment : savoir quel type de crédit scientifique on peut accorder à ce qu'il est convenu d'appeler une œuvre d'imagination, à une "fantaisie". C'est justement, entre autres, parce que l'œuvre littéraire est faite pour être lue - pour émouvoir, pour convaincre par des moyens émotionnels - que son intention (au moins) doit être prise au sérieux. Précisément quand on questionne l'identité. Je rappelerai – sans prendre modèle – que Lénine donnait Balzac (qui avait, sauf erreur, des convictions royalistes) à méditer aux intellectuels matérialistes, pour sa précision sociologique, entomologique. Ou encore que les carnets et les photographies de Zola – publiés dans la célèbre collection ethnologique "Terre humaine" – démontrent que le romancier celui qui se réclame du "naturalisme" au moins, et deux de nos auteurs, les Leblond, veulent s'inscrire dans ce courant – ne crée pas ex nihilo. Qu'il observe, et qu'il agit en fonction de son observation; Tout cela est vrai, à des degrés divers, des Leblond. Je vais donc utiliser l'œuvre romanesque des Leblond, Marius et Ary Leblond, cousins et non frères comme on le dit quelquefois, ce nom (de plume) n'étant d'ailleurs le patronyme ni de l'un ni de l'autre. Je vais aussi utiliser plusieurs de leurs essais. Nos auteurs se déclarent, je l'ai dit, naturalistes d'inspiration et ils se veulent même ethnographes. "Or, nous voilà tout de suite, écrit Marius Leblond dans les Iles Sœurs, alors qu'il entreprend de faire l'histoire de l'île, à l'ethnographie. Jadis ce mot ne s'employait jamais pour une telle Colonie dont la France a pris possession alors qu'il ne se trouvait sans aucune population indigène, pas plus d'ailleurs pour la France. Mais l'ethnographie s'est étendue, anoblie..." (86-87) Ce sont des Réunionnais passionnément attachés à leur île, je l'ai montré par le texte de leur conférence que j'ai d'abord cité, même s'ils y résidèrent peu, après ces "années d'apprentissage", comme on dit, qui, précisément, m'intéressent. Citoyens et patriotes (ils parlent de "la grande et de la petite Patrie"), ils font œuvre non seulement d'édification, comme le remarque un critique, mais aussi de militance.

Revue d'avant-garde, combat d'arrière-garde
Il faut dire au préalable que les Leblond, dont on ne parle plus guère aujourd'hui, ont eu leur "heure de gloire". Aucun artiste, aucun intellectuel réunionnais d'aujourd'hui, à ma connaissance, ne pourrait prétendre à une telle notabilité et à une telle notoriété. La minoration, aujourd'hui obligée, de ces deux réunionnais à l'œuvre considérable, tant par son importance bibliographique (plus de deux cents titres recensés) que littéraire (ils furent, outre des auteurs de renom, distingués par un Goncourt, les animateurs d'une revue qui tint une place importante dans le débat artistique de l'époque et notamment dans la critique d'art – et qui publia les premiers poèmes d'Apollinaire) que par son rôle dans les débats de la conscience coloniale, est sans doute emblématique, justement, de la sensibilité réunionnaise d'aujourd'hui – et nous verrons qu'il pourrait difficilement en aller autrement. Cette évolution sera l'occasion de nous interroger sur cette "grande transformation" – pour copier Polanyi – de la conscience humaine.

C'est l'identité réunionnaise du début du siècle à travers les Leblond donc, qui va nous retenir, mais aussi la question de savoir sur quelles expériences se forge l'identité. J'essaierai d'approfondir cette idée banale, trop banale sans doute pour être scientifique (c'est, en gros, le "primordialisme" souvent critiqué par les spécialistes) selon laquelle l'identité, la militance identitaire, tire son origine d'expériences et d'émotions fondamentales vécues dans la prime enfance (c'est donc tout sauf une idée originale et l'intérêt de la développer ici réside aussi dans le fait qu'elle est battue en brèche par nombre d'auteurs aujourd'hui, pour qui l'identité est d'abord transactionnelle, interactive et finalement relative, ce qui est loin d'épuiser le sujet). C'est donc du double point de vue de l'identité personnelle et de l'audit de la Réunion à l'époque des Leblond que nous présenterons l'œuvre. Les Leblond nous disent ce qu'est l'identité réunionnaise du début du siècle et d'où procède, de quel sentiment procède cette identité, quel est son programme, quels sont ses devoirs...

[i. e. - identification aux acteurs économiques d'origine métroplitaine ; sentiments de devoir vis-àvis des "petits blancs" - sentiment de charité chrétienne vis-à-vis de "nos Noirs" (les Noirs de "nos Mascareignes", de "nos Colonies" : ex. le camp Ozoux.)]

Le Miracle de la race

Le Miracle de la race
(cité ici dans l'édition de 1925, chez G. Grès & Cie) qui est l'œuvre sur laquelle je vais principalement m'appuyer est l'histoire d'un orphelin de Saint-Pierre abandonné à lui-même, l'épopée d'un enfant blanc déchu qui doit quitter les condisciples de sa classe sociale pour se mêler aux élèves noirs des Frères des écoles chrétiennes, et qui, noyé dans la "négraille", refait surface, se distingue et recolonise l'île (en quelque sorte) pour prendre part ensuite à la conquête de Madagascar où les Leblond voient le salut économique de la Réunion.

[l'affaire Duverger : est-il légitime d'appliquer la technique juridique au non-droit ?...]

Il faut souligner d'emblée le caractère autobiographique (on est donc en face d'une fiction qui n'est pas tout à fait fictive) de cette "déchéance" pour l'un des Leblond. J'en profite pour rappeler ce que vous savez probablement tous – mais cela va peut-être mieux en le disant – que les Leblond, Marius et Ary ou Marius-Ary, ne sont pas des frères, mais des cousins et qu'ils ne s'appellent pas Leblond mais respectivement Georges Athénas (Marius), de lointaine ascendance grecque comme son nom l'indique, né en 1877 à Saint-Denis pour le premier et Aimé Merlo (Ary), né en 1880 à Saint-Pierre pour le second, né d'une famille originaire d'Arles. (Ce nom de Leblond choisi par des auteurs pour qui la carnation européenne est, nous le verrons, un programme de civilisation, n'est probablement pas innocent).

Dans une biographie largement hagiographique (c'est aussi un recueil de jugements contemporains qui encensent les Leblond et de panégyriques...), Benjamin Cazemage rapporte que la partie de l'enfance d'Ary "nous est révélée par deux romans, Anicette et Pierre Desrades et surtout Le Miracle de la race, écrit en 1913, au retour de vacances à Aix-les-Bains. Quand son père mourut, Merlo n'avait que trois ans. Il s'attacha beaucoup à sa mère qui travailla durement à la tête d'une laiterie avec le concours d'un Indien, pour élever trois fils dont elle fit des hommes de valeur" (Cazemage, 1969 : 13). "Aimé fut élevé à la pension de Madame Imbert. Il profita beaucoup des leçons de cette maîtresse énergique qui avait appris le latin au moment où elle voulut l'enseigner. L'exemplaire du Miracle de la Race qu'Ary annota pour moi, à son passage à Saint-Pierre en 1930, indique que tout ce chapitre IV a été vécu. Ce qui laisse croire que des raisons pécuniaires ont contraint "Alexis " à quitter l'institution de "Mme Cébert". Il l'a regretté amèrement, car, en même temps que du professeur, il avait dû se séparer d'excellents camarades de la haute société saint-pierroise, pour trouver chez les Frères des Ecoles Chrétiennes des condisciples, noirs pour la plupart, qui l'accueillirent avec des sarcasmes. Bien qu'il fût constamment malmené par ceux-ci, Ary garda pour les races de couleur le grand intérêt qui se manifesta dans ses œuvres. Il a tracé avec humour le tableau de cette année scolaire passée chez les "Chers Frères" [...] (id. 13-14).

Voici un échantillon de cet "humour", où il est précisément question des nouveaux camarades de classe d'Aimé-Alexis, chez les Frères.
"Frère Jérémie imposait silence, répétait les mots, leur restituait par son gosier méridional toute leur sonorité méridionale: les langues africaines, à l'envi, recommençaient les exercices d'assouplissement.(41) Comme si la chaleur, après déjeuner, pesait plus fort sur les rejetons des nègres de Guinée, du Congo et de Mozambique, la classe s'absorbait dans un sommeil plus dur qu'eux. Alexis profitait de cette heure pour apprendre à distinguer ses "camarades". De n'avoir jamais été enfermé seul avec tant de petits noirs, il restait aussi vivement surpris que s'il n'en avait jamais vu ! Serrés l'un contre l'autre, en cargaison, et en proie à la torpeur qui les écrasait, il ressemblaient tous étrangement à des animaux. Sous les chevelures crêpues qui bosselaient leurs fronts fuyants, certains louchaient pour veiller de côté avec des sclérotiques [sclérotique: membrane fibreuse qui enveloppe le globe oculaire] irisées de bœufs. Quelques-uns, pour chasser les moustiques, frottaient plusieurs fois, d'un tic de macaques, leurs visage avec leurs longues mains de quadrumanes. Beaucoup, étirés par la sieste en marge du livre ouvert, reposaient sur une patte allongée des têtes grognonnes de petits cochons, dents dehors. D'autres, qui avaient des mines de lézards et de caméléons, langue pendante, d'un revers de main attrapaient les mouches au bord de l'encre... (44-45)

Le style "littéraire" de cette page de zoologie (macaques, petits cochons, lézards, caméléons...) serait probablement aujourd'hui une circonstance aggravante pour traduire ses auteurs devant les tribunaux. Mais nous ne sommes pas ici pour cela, nous sommes ensemble pour nous demander ce qui s'est passé dans ce XXe siècle pour que nos jugements anthropologiques soient à l'inverse de ceux de nos grands-parents ou arrières grands-parents. Il n'est évidemment pas inutile de connaître cette donnée biographique – cette expérience cuisante que fut pour le jeune Aimé Merlo, si l'on en juge par l'absence totale d'identification avec ses nouveaux camarades de classe, décrits comme les membres d'une faune hostile, d'une plongée dans un monde inconnu qui vit sa propre loi – pour comprendre certains des jugements développés par les Leblond.

Ary décrit dans le Miracle encore la volée reçue de ses nouveaux camarades :
"Aussitôt une tape s'abattit sur sa nuque, deux, trois sans qu'il put faire volte-face : ils voulaient lui enfoncer le casque jusqu'au cou jusqu'à l'aveugler ? Son cœur claquait à rompre. Des coups de poing dans le dos, des ruades..., ils n'osèrent pas le gifler... Il n'eut que le temps de s'appliquer au mur : les galets à nouveau retentirent sur sa tête qu'il inclina pour n'en point recevoir sur le dents. Des mottes de terre s'y écrasèrent.
– Cacatois blanc, cacatois !
– Je porte mon nom ! – commanda-t-il de toute sa force, – je ne veux pas de surnom.
– Ah ! ti tires ton français ? A cause ti tires pas aussi ton soulier ? Ti vas voir comme nous allons faire manger à toi la boue!
– Des nègres sales... des nègres sales jetait sourdement Alexis.
Il bouillonnait, se raidissait pour se tenir droit sous les projectiles [...] Il percevait qu'il allait tomber en convulsion comme dans son enfance, quand il se sentit délivré par un monsieur. Il put soulever son casque : toute la racaille s'enfuyait. [...] Elle lui lançait de loin : "Cacatois !..." Plus que tout, le sobriquet l'humiliait ! Il avait une peur atroce du surnom qui diminue et déconsidère pour la vie, du ridicule. L'enfant ne veut pas qu'on rie de lui : il a l'instinct qu'il doit essayer d'être admiré plutôt que bouffonné ; Il entend qu'on le respecte, car il besoin de n'avoir que confiance en lui-même, pour s'élever! Cette susceptibilité attentive, c'est déjà le point d'honneur de la race
(71-72).

La superbe indifférence ou la morgue hiérarchique des théories raciales qui inspirent les systèmes de caste ou les féodalités à laquelle je me suis référé plus haut n'est pas de mise pour ceux qui ont connu l'épreuve – fut-ce dans la cour de récréation – de l"'anéantissement" sous le nombre. Et cette épreuve est déterminante pour les fondements de leur anthropologie. Aussi ouverts soient-ils, je l'ai dit, aux nouveautés de l'art contemporain (ils publient les premiers poèmes d'Apollinaire, leur ouvrage Peintre de races – où l'on voit d'ailleurs qu'ils utilisent le mot "race" au sens de "génie national") contient entre autres une présentation de Van Gogh et de Gauguin tout à fait moderne) les Leblond ne peuvent pas voir du même œil que les Parisiens le frottement des civilisations et des cultures. Quand ils fustigent les "égarements du négrophilisme", dans ce morceau de bravoure qui conclut Ulysse, Cafre, retrouvant les mots et les accents des Égarements du nigrophilisme de Baudry des Lauzières, un siècle plus tôt (1802), ce n'est pas les membres de la société parisienne s'enthousiasmant devant les productions de l"'art nègre", ou en tant que critiques d'art, c'est-à-dire juges de cette sensibilité désintéressée qu'est l'esthétique qu'ils s'expriment. C'est en tant que défenseurs d'une "minorité assiégée" qu'ils se déclarent "plus que choqués, douloureusement inquiets. Qu'un tel entichement – enfétichement – de la plus raffinée des élites pour l'âme noire, dût avoir un jour dans notre pays démocratique des effefs d'une gravité imprévue, au sujet de la direction morale de nos colonies, comment en douter ?( Ulysse, Cafre, Paris, Les Éditions de France. 1924.p. 278). Ce sentiment d'insécurité est récurrent dans le Miracle de la race. Insécurité liée à l'histoire : "La population de couleur reste toute marquée de cette naissance dans le marronnage. Il y a là un autre élément du Drame, une atmosphère de menaces terrifiantes et de massacres possibles qui pèse tout le temps sur la société blanche et hallucine les enfants : le mélodrame de sorcellerie cafre dans le Paradis chrétien." (Iles Sœurs : 120) Insécurité multiple, démographique, culturelle (on trouvera dans Ulysse, Cafre un pharmacien adonné aux superstitions locales), physique : "Il se sentait dépaysé, avec la révélation que non seulement les enfants mais tous les blancs ne vivent pas en sûreté dans un pays où les Chinois, les Arabes, les Malabares, les Cafres peuvent manier le sabre (M. 123). C'est cette insécurité qui justifie l'appel à la "Résistance" développé dans la "mise à jour" de l'édition de 1921.

Le destin de la couleur identifié au destin du rationalisme européen

Malgré la virtuosité ouvragée de son style, le Miracle de la race n'est donc pas précisément de ces œuvres qui consacrent "l'échec de la théorie" (selon le mot de Paul Klee) : faisant briller cette part d'inexplicite inaccessible à la claire conscience qui définit l'art, mais bien, tant son propos est "militant" et tant son clairement affichés sa maîtrise et son objet, une démonstration de la théorie. Fondé sur un diagnostic d'urgence vitale, voire de survie, le Miracle de la race est un "appel sinon à la Résistance du moins à la Maintenance" écrit à l'adresse de "nos jeunes compatriotes [de la Réunion] et aussi [à l'adresse de] ceux de la Métropole". C'est-à-dire "un livre qui leur donnât, avec l'intelligence, la conscience des droits et des devoirs de leur mission ; pas seulement dans leur île natale mais partout où ils auraient à témoigner de la France." C'est ni plus ni moins le destin du rationalisme européen qui est en cause dans cette île lointaine.... Le Miracle de la Race, "roman de la race blanche aux colonies" (selon le sous-titre apparu dans l'essai des Leblond intitulé le Roman colonial, publié en 1926) "luttant contre le climat, la nature et des populations exotiques [...] dans une île mi-asiatique mi-africaine" ("mise à jour" de 1921) représente la destinée, sous un ciel "indonésien", des descendants de "notre XVIIIe émigré aux Insulides" (p. 11). C'est aussi tout l'œuvre, littéraire, culturel et politique des Leblond, résumé et programmé.

L'axiomatique de la colonisation reposant sur cette donnée que la nature et les naturels reprennent toujours le dessus, il s'agit pour le héros (et pour les auteurs), de retendre le ressort de cette "mission" "plus encore spirituelle qu'ethnique (s.p.n.) de [leur] race". Tel est le sens de l'initiation d'Alexis (et tel est, d'ailleurs, le sens le plus général des initiations traditionnelles : renouer, de génération en génération, le pacte originel qui fonde le rapport au sol). En démontrant la supériorité de la civilisation sur les Sortilèges (Romans de l'Indien, du Chinois, du Malgache, du Cafre), sur les Fétiches (Contes de Madagascar), sur la Sorcellerie (Ulysse, Cafre, Roman de la sorcellerie), les Leblond exaltent, dans le Miracle de la race, dont l'action se termine par l'expédition française de Madagascar en 1895, la pérennité de l'intention colonisatrice. L'éducation, l'initiation, la formation du héros, c'est l'acquisition de cette capacité à commander aux hommes et aux éléments. "Mais vous êtes d'une souche d'émigrés qui, établie depuis deux siècles sous ce climat, a déjà déployé une force considérable pour se conserver sans altération au milieu d'une population arriérée." (M. 82) Le travail de la civilisation, l'hostilité du milieu et des hommes faisant partie des prémisses de la colonisation, se révèle une lutte essentielle contre la superstition, un rapport sans équivalent au réel qui autorise et justife la maîtrise. Les "études" n'ont pas d'autre objet que de tendre ce ressort intellectuel et moral qui arme l'arraisonnement du monde. Le héros se hausse ainsi, pour reprendre les termes de la dédicace du Miracle à Maurice Barrès (exemplaire photocopié détenu au Fonds de l'Océan Indien) "à la noblesse et [aux] devoirs de la Race française"...

[Le destin littéraire des Leblond s'apparente largement à celui de leur cause, au destin du monde dont ils ont été les illustrateurs et les propagandistes. La minoration obligée de ces deux réunionnais est peut-être emblématique de la sensibilité réunionnaise d'aujourd'hui. Comment relier le passé et le présent ? le présent ostentatoire et énigmatique (où les signes de la consommation sont d'autant plus ostentatoires que ses moyens sont énigmatiques) d'un niveau de vie "européen" et le passé, visible et refoulé – parce qu'il rend présent la conscience douloureuse de l'esclavage ou de l'oppression –, de la société de plantation qui a marqué de son empreinte indélébile le paysage et les consciences. On dit en malgache que le présent est devant soi, car ce que les ancêtres ont fait est là, sous nos yeux (tandis que le futur est derrière, aussi improbable qu'imperceptible, personne n'ayant d'yeux derrière la tête). Il est possible d'ignorer, de minorer ou de scotomiser une œuvre littéraire, mais "ce que les ancêtres ont fait" est là sous nos yeux, et en nous, presque inchangé. C'est de cet insoutenable passé que procède l'égalité sociale et l'économie d'aujourd'hui, de cet invisible que procède le visible. C'est cet insoutenable qui explique l'énigmatique. Les députés de cette égalité qui voyagent aujourd'hui en première classe vers cette marâtre nourricière soigneusement délocutée (ce sera "l'hexagone" – et surtout pas "la métropole") sont la vivante expression de cette contradiction.]

C'est en effet le caractère impensable, foncièrement démodé et moralement insupportable, de leur propos qui retient aujourd'hui la critique, cette apologie d'un monde révolu, d'un moment historique qui a vu les nations européennes, par suite d'une cumulation technique, d'une croissance démographique et d'une conceptualisation inédite du rapport de l'homme au cosmos, peupler des contrées ou en décimer d'autres pour y déployer une exploitation de la nature (voir : chapitre 8.14 : L'invention néolithique ou : le triomphe des fermiers) qui trouve aujourd'hui ses limites extrêmes. Et spécifiquement l'articulation de cette théorie de l'altérité qui répond au besoin de transformation d'une nature réduite au statut de matière – du devisement du monde à l'arraisonnement du monde – : quand “Il n’y a point d’événement aussi intéressant pour l’espèce humaine en général, et pour les peuples de l’Europe en particulier, que la découverte du Nouveau-Monde et le passage aux Indes par le cap de Bonne-Espérance [...]. Les productions des climats placés sous l’équateur se consomment dans les climats voisins du pôle ; l’industrie du Nord est transportée au Sud, les étoffes de l’Orient sont devenues le luxe de Occidentaux.” Guillaume Raynal, Histoire philosophique et politique des Établissements et du Commerce des Européens dans les deux Indes (1781).

L'œuvre des Leblond illustre cette conscience sourde de l'esclavage chez les légataires d'un système où des hommes à l'humanité problématique se sont révélés suffisamment différents et suffisamment semblables pour devenir des outils ("main pour la main", selon la définition d'Aristote), où l"'institution particulière", selon l'euphémisme nord-américain, a fondé la richesse visible de la colonie. Loin de renoncer à l'héritage et à la succession, prenant à cœur le destin de "leur île", les Leblond imaginent et appellent de leurs vœux de nouveaux rapports entre les groupes humains qui composent la société réunionnaise au début du XXe siècle, la réorganisation en société, dans un destin commun, de ces hommes dont la majorité a été déportée dans une intention dont les effets et les moyens sont épuisés et qui se trouvent sur leur île comme les rouages désunis d'un calcul brisé. L'ordre social restant, bien entendu et quoi qu'il en soit, fidèle à l'histoire. À l'église : "Le monde entrait ; on donnait un nom à toutes le personnes qui paraissaient ; chacune venait occuper sa place à son rang comme dans la société" (M., 50) ; Au bazar : "Si les Blancs ont l'air de recevoir les noirs a l'église les dimanches matin, c'est au Bazar qu'ils semblent, après la messe, rendre visite aux négresses. (53)

La réponse à la question "Quel avenir pour la Réunion ?" passe par un nécessaire audit ou bilan de la colonisation de l'île. Ce bilan est d'abord celui d'une économie "en panne" et sans perspectives : "Cent mille francs net que viennent d'empocher les vieilles, on peut dire d'enterrer !... Car, comme presque toutes les familles créoles, elles n'ont pas le courage de placer leurs fonds. Il dort plus d'argent ici en dépôt que dans la plupart des provinces de France, tant on a peur. Aussi le pays se meurt ; on ne fait ni le chemin de fer des hauts, ni les usines centrales, ni les exploitations industrielles les plus sûres." (54) "Comme les Olivette, bien des familles blanches s'étaient retirées de la ville pour enterrer leur pauvreté au milieu des gens de couleur, en se rapprochant de plus en plus du cimetière. Et on ne savait comment ni depuis quel temps tout ce monde bien élevé, qui vous souriait avec des figures de salon, se flétrissait sans une plainte dans des immeubles qui, eux aussi, tombaient en ruines..."(97)

La politique des Leblond est conforme à la logique d'assimilation et d'intégration qui caractérise la colonisation française où l'autre homme, mis sous la tutelle protectrice de la civilisation, en enfance d'humanité et en attente de progrès, ne peut être que progressivement admis à l'égalité juridique, après s'être acquitté d'un cens culturel qui ne lui est accessible que par dévotion à la loi blanche. "Les questions de géographie se résolvent harmonieusement sous le signe de la Croix." (I. S. p. 146) "Nous croyons que la Réunion et les principes de notre colonisation offrent comme solution rationnelle et esthétique une élévation lente mais continue et harmonieuse (id. p.130). Le miracle de la race est à la fois permanence d'une identité : " Personne n'enseigne aux fils de la colonie pourquoi ils sont Français ni comment ils doivent l'être... C'est une chose miraculeuse pour un enfant, mais il doit venir un jour où l'homme s'explique la force par laquelle, par delà un abîme de contrées et de mers, une race, détachée de sa patrie, se prolonge et fructifie avec la plus vive conscience d'elle-même !... (114), suspicion à l'autre : "Devine-t-on jamais ce qui se cache dans le cœur de ces gens qui n'appartiennent pas à la même race que vous ?" (123) et devoir de civilisation.

Le "miracle de la race" – et sa présomption – c'est donc que la couleur fait (et conserve) la valeur : en situation de deshérence culturelle, à l'école des Frères parmi les petits Noirs, en butte à l'hostilité familiale et raciale, le héros va renouer avec la vocation normalisatrice de la culture. Le "miracle de la race" – et ses limites – c'est que ces bourgeois parisiens se sentent des devoirs de responsabilité liés à une identité première vis-à-vis des "petits blancs" descendants de "la première colonisation", on l'a vu, "pattes jaunes" vivant dans des "paillottes aussi misérables que celles des indigènes du Sud de Madagascar", et des devoirs de charité envers les Noirs. Hériter, c'est civiliser ces derniers par les premiers réinstallés en position d'héritiers.
"Toutefois, il me faut noter, dira Ary Leblond à Cazemage, que beaucoup plus peut-être et autrement, plus en profondeur et aussi en élévation que n'avaient fait les romans naturalistes et réalistes de Zola et de Maupassant, agit sur nous, sur le cœur et sur l'âme, la littérature de Tolstoï. Etrangement apitoyé sur le sort des paysans russes, incultes, mais de nature si humaine, si purement bons, je me disais après cette lecture que les Moujiks que nous devions aimer, élever instruire autour de nous étaient ceux qu'on appelait négligemment devant nous, les "gens de couleur". Je serais heureux si l'on sentait un peu de ce message tolstoïen, sinon dans le "Zézère", du moins dans "Le Miracle de la Race" (p. 21).

En 1913, alors que l'empire colonial français connaît sa plus grande expansion, Marius et Ary Leblond montrent la race blanche assiégée ("Résistance", "Maintenance"). On peut lire, en effet, dans les excès et les naïves professions de foi de ce roman antiphrase qui expose le "miracle de la race" et dont l'objet est le déclassement social de la population blanche de la Réunion avant la déflagration de la première guerre "mondiale" – qui allait marquer le commencement de la fin de la suprématie de nations européennes – le constat objectif et involontairement prophétique de l'épuisement et du reflux de l'expansion européenne. Et l'entrée d'autres cultures, d'autres peuples sur la scène, sur leur scène. En effet, les Leblond, c'est la fin d'un monde aujourd'hui retourné dans ses valeurs. Leur bilan de la colonisation de l'île – une impasse, sinon un échec – se termine symboliquement par l'expédition de Madagascar. C'est dans cet accomplissement de la colonisation réunionnaise que nos auteurs voient, en 1913, le salut de cette "colonie colonisatrice", de cette "métropole seconde" qu'est la Réunion. Comment se délivre cette leçon ? Par un roman de formation (par une initiation au sens ethnologique du mot) qui, de l'âge de douze à dix-neuf ans (de la première communion au service militaire, pourrait-on dire) conduit un jeune orphelin blanc "déclassé" de l'école des Frères (de l'école des petits Noirs) à la conquête de Madagascar.

La "ségrégation spontanée" et le cens éducatif

Pour nous modernes, évidemment, la pierre d'achoppement de ce programme – ce qui se dit étymologiquement scandale (skandalon) – et qui commande tout le reste, c'est la conception que les Leblond se font de la couleur. Et comme il n'est pas d'histoire sans perspective, c'est cette perspective qu'il faut commencer par exposer avant de présenter la conception que les Leblond se font et du passé et de l'avenir de la Réunion.

C'est d'abord un réel sentiment de commisération envers les descendants des esclaves. C'est l'apitoiement du bon chrétien :
"Phénomène assez curieux, écrit Marius Leblond dans les Îles Sœurs : dans de vieilles colonies comme nos Mascareignes où la cohabitation existe depuis plusieurs siècles, où elle est familière et souvent même affectueuse, s'est produite une ségrégation spontanée. A Saint-Denis, la capitale, l'étranger remarque tout de suite que vers l'heure des repas du sommeil la foule, si entièrement mêlée jusque-là dans les rues, dans les magasins et dans les bureaux, se sépare en deux classes pour regagner "ses pénates" : à pas pressés, le plus souvent nu-pieds, les gens de couleur filent vers le Butor Saint-Jacques, la Petite Ile et le Camp-Ozoux, quartiers où n'habite presque aucun Blanc..." "Pénates": ce mot de solennité classique fait ressortir par un humour quasi sarcastique, à quel point "les Noirs" de nos Colonies sont cruellement privés de nos dieux du foyer, privés d'un réel foyer, même d'un âtre, car la cuisine se constitue d'une marmite et d'un trépied posés sur un petit feu de bois au grand air dans une cour grande comme un mouchoir. Le Camp Ozoux est un chaos de masures déguenillées où, pour qui a pris la peine de regarder de près avec des yeux chrétiens, la misère serre le cœur à l'étrangler de pitié, d'indignation et de remords collectifs. Beaucoup dorment sur de la terre battue. La misère noire."
"... Tout presse de chercher avec une énergie sagace et de trouver au plus tôt, ne fut-ce que par dignité française : de recourir avec rigueur à la science objective, de revenir à la loi et à l'injonction du Christ
. (121-122)
Car "Ce sont seulement les personnes d'instruction restreinte qui tiennent les Noirs pour des êtres inférieurs du fait des pigments de leur peau." "Nous croyons que la Réunion et les principes de notre colonisation offrent comme solution rationnelle et esthétique une élévation lente mais continue et harmonieuse."(130) "Les questions de géographie se résolvent harmonieusement sous le signe de la Croix." (146)

Mais ce réel sentiment de commisération coexiste avec un non moins réel sens des réalités. Le système démocratique étant fondé sur la loi du nombre, "comme on en fait des électeurs... il n'y a que la quantité qui compte..." lit-on dans le Miracle (p. 232), le destin de la Réunion doit être régi, selon les Leblond, par une sorte de cens culturel ("L'instruction seule peut empêcher la Réunion de devenir un foyer de superstitions comme Haïti !..." (250) que confirme la "ségrégation spontanée" en cause (ou supposée telle : on n'est pas très loin de la polémique pastorienne contre la théorie "génération spontanée" dont les Leblond ne sont pas sans savoir ce qu'il faut en penser). L'histoire politique de la Réunion, jusqu'aux années 80, avec son clientélisme, ses broquettes et le bourrage des urnes, puis ses feuilles de tôle et ses emplois communaux, sans oublier sa télé pirate, n'est autre que l'expression de ce cens. Voilà donc, même tempéré de charité chrétienne, ce que le sentiment identitaire commande aux Leblond.

L'histoire de la Réunion selon les Leblond

Effacer la macule de l'origine
L'historien Guet, écrit Marius Leblond, travaillant sur les Archives du Ministère de la Marine et des Colonies, fait ressortir qu'il a suffi de sept femmes de France "pour établir dans l'île un noyau de population française. Dès le 1er décembre 1674, l'Amiral Jacob de la Haye avait promulgué un édit défendant sous les pires peine