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Copyleft : Bernard CHAMPION
1 Éléments d'Anthropologie du Droit
Avant-propos : Philippe LABURTHE-TOLRA Doyen honoraire à la Sorbonne
Préface :
Norbert ROULAND Membre de l'Institut Universitaire de France

présentation avant-propos préface introduction plan
index analytique références table illustrations
1- Le souverain juge
2- “Pourquoi le sang de la circoncision...”
3- Dessin du dessein
4- “Authentique ! sans papier !”
5- L’“Âme du Mil”
6- “Il faut se battre pour la constitution...”
7- Rire et démocratie
8- Sur l’innovation
9- La “culture des analgésiques” et l’individualisme
10- Du “mariage arrangé” à l’“amour-passion”
11- Du mythe au roman, de la Patrie à la Filisterie
12 - La chimie du rire : 4
13- Quelques données sur la prohibition de l’inceste
14- Morale et handicap
15- Le juge, de quel droit ?
16- Droit au sol et mythes d'autochtonie
17- Habiter, cohabiter : sur l’exemplarité
18- Le territoire de la langue : les deux natures
19- Enquête sur la forme humaine : 1
20- Enquête sur la forme humaine : 2
21- Enquête sur la forme humaine : 3
présentation

anthropologieenligne.com : unité de l’homme et diversité des cultures


english version:

IV - 12.4 Une peau de banane sémantique

Une présentation en diaporama

- Continuité sémantique et...

Le sens se construit dans la durée, linéairement
. Et, parfois, dans la douleur. Quand cela a du mal à sortir, il est manifeste que le sens résulte d’un travail : “Vas-y ! accouche !” ou encore : “Mets tout ça sur la table, on va démêler…” Ex-primer ce qu'on veut dire suppose l’application de l’esprit sur une matière qui paraît résister. Parler, c’est construire, en effet, sur l'axe horizontal des concaténations et sur l'axe vertical des substitutions, syntaxiquement et sémantiquement, une réalité qui n’existe pas et qui peut être communiquée.
• Le sens admissible procède du respect de règles grammaticales appliquées à une description du monde vraisemblable, c’est-à-dire partagée par les locuteurs et auditeurs potentiels.
• Dans la mesure où le sens est attendu, globalement annoncé (à tout le moins le registre de vraisemblance dans lequel il va se déployer) il est déjà là dans l’esprit de l'auditeur. Les règles grammaticales sont communes et l’expérience du monde aussi. Le sens qui vient d’être produit reste présent à l’esprit et compose avec le sens en production. Chaque phrase ajoute, nuance ou contredit… dans une continuité.
• L’incorrection grammaticale évidente, de même que l’incohérence sémantique déclenchent une “stupeur” qui s'exprime chez l’auditeur non prévenu par l'émission de l'onde N400 (une variation négative de l’activité électrique cérébrale : plus le mot est inattendu, plus l’amplitude est grande : Kutas et Hillyard,1980). Patatras ! La ligne sémantique bute contre un mur.
Le cerveau, producteur de sens, est aussi un extracteur de rythmes. Les proverbes ont souvent ce tour littéraire qui les marque en mémoire et qui les fonde en nécessité. Qui vivra verra. Traduttore traditore....


Le coin du style

Les figures de réthorique, la prétérition, l’emphase, le vers holorime*, le palindrome**,
l’anagramme, le calligramme, l’acrostiche, le chiasme***,
tous ces tours ajoutent du sens au sens.

* "Gal, amant de la reine, alla, tour magnanime,
galamment de l'arène à la tour Magne à Nimes" (attribué à V. Hugo
) ;
** Esope reste et se repose ;
*** Pascal inventait des problèmes de mathématiques pour faire passer ses maux de tête ; l'hétéro-comprenant – voir 9.1 – invente des maux de tête pour faire passer ses problèmes de mathématiques… ;

Poignez le vilain, il vous oindra / Oignez-le, il vous poindra : syntaxiquement, c'est un parallélisme : action = réaction, phonologiquement, c’est un chiasme : “poindre” X “oindre” ;...
Enseigner à un enfant, c'est graver dans la pierre ; enseigner à un vieillard, c’est écrire sur l'eau, dit un proverbe africain.


Ces constructions ont la ligne en mire quand ils dévient de la ligne. Dans le champ de leur genre, celui du style, de la maîtrise de la langue (qui n’est pas la maîtrise du réel), leur tour de force est de quitter le fil et de rester sur le fil, d’entrelacer des figures qui, dans leur légèreté, dans leur apparente désinvolture, rendent hommage à la nécessité linéaire, à la gravité qui, avec la contention de la visée significative composent le sens. Ces performances produisent des “Aah !” (silencieux) et non des rires (“ah ! ah !”). Autrement dit, des surprises, non pas de type N400, des incorrections, des incongruités ou des incongruences, mais de la surdétermination : du sens en surcroît et non un défaut de sens. Les figures stylistiques révèlent l’activité métalinguistique, la récursivité de la langue, la capacité de l’esprit à penser ce qu'il pense. La polyphonie, ou polysémie, est le propre de l’homme.
• Comme la navette du tisserand, la parole crée des liens entre les éléments épars du monde. La langue n’est pas un simple miroir, un lexique qui cataloguerait les objets. Sans la parole, les objets du monde resteraient orphelins. C’est la parole qui catégorise, certes, mais aussi apparente, transporte et transpose, étymologiquement : métaphorise. L'esprit joue, non seulement de l'homophonie, de la réverbération sonore, mais aussi de l’identité qu’il décèle dans la diversité des registres de l’expérience. Comparer fleur et jeune fille, vieillesse et terre craquelée..., c’est voir l’unité des formes dans la diversité des expressions. C’est totaliser les expériences du monde en une seule ; c’est humaniser le monde. La polysémie est ouvrée dans la forge de l’esprit. “L’homme habite en poète”, disait Holderlin. Cette polysémie, que les logiciels de traduction, faute d’une expérience du monde, faute d’humanité, ne maîtrisent qu’imparfaitement, toute cette “profondeur” dans le trésor de la langue, ces “trous creusés par des générations de fourmis”, selon le mot de Baudelaire, manifestent la plurivocité foncière de la parole.


Condamner une fenêtre – qui baille trop insolemment ? Ouvrir un judas – pour voir ce qu’il a dans le ventre ? Réhabiliter une meurtrière – victime du politiquement correct ? Emprunter une porte dérobée – pour éviter de déclencher l'alarme automatique ou pour ne pas être accusé de recel ?... Ravaler une jalousie, entrouvrir un œil de bœuf, grimper sur un chien assis, roder une espagnolette...


La création populaire s'épanouit dans cet exercice et dans cette réalité duplice où l'on peut se faire un resto basket et déménager à la cloche de bois, et où il convient de ne pas avoir les portugaises ensablées ni d'être trop bas de plafond pour être en mesure de tirer son épingle du jeu et de faire sa pelote... Imprévisible, insaisissable, insoumis, le génie polysémique est le dernier refuge de la liberté. Sa forge est insubmersible.
• C’est bien entendu le contexte qui permet de savoir si mon voisin de paillasse est un compagnon d'infortune ou un collègue de laboratoire (les deux, peut-être...). Quand donc je dis que l’idiot du village a été inculpé d'intelligence avec l'ennemi, je n’énonce pas une contradiction et une absurdité, j’énonce un non-sens qui a du sens, je fais preuve de la finesse (toute relative, j’en conviens) de celui qui sait qu’il y a intelligence (subtilité) et intelligence (complicité)… Ce n’est pas le contraire du vrai, c’est une vérité métalinguistique. La polysémie permet donc de dire sans dire. Quand je chante : Il est pointu le toit d'la gare..., j'anticipe, par cet écho mélodique et phonétique, le sens déjà produit par cette rengaine qui chansonne l'honneur matrimonial du chef de gare. Je signifie sans énoncer. Cette disposition à tenir ensemble plusieurs lignes sémantiques est au principe de l'esprit. – Comment ça va les amours ? –  Ça va ça vient...

- ... rupture sémantique

Quand l'écho n’est qu’un bruit, il dérange bêtement. Quand il a du sens et qu'il met le (bon) sens en question, il fait rire. L’histoire drôle est donc un dispositif de rupture significative d’autant plus efficace que le changement de niveau sur lequel il est construit est plus marqué, notamment lorsqu’il y a une opposition structurale entre le point de départ et le point de chute (la chute). Voici un exemple (très “classe”) de cette opposition structurale. Un homme s’attable dans un restaurant et le serveur lui propose le menu du jour : de la langue de bœuf. – Merci, répond le client, mais je n’aime pas ce qui sort de la bouche des animaux. Donnez-moi plutôt deux œufs…

Reiser
L'opposition structurale

Autre exemple : l’opposition “derrière” et “devant” exposée précédemment au titre de la “blague ethnique” (12.3_1), illustrant de surcroît l’opposition entre expression et excrétion, raillant “l’autre homme” avec son étron en panache. De cette encre encore, due à Martial, une variation sur le même topos (dont la version potache est : Ferme ta gueule ! ça fait courant d'air avec les chiottes...) dans ses Épigrammes (II, 42) :

Zoile, quid solium subluto podice perdis ?
Spurcius ut fiat, Zoile, merge caput !

[– Zoïle, pourquoi souilles-tu l'eau de la piscine en y trempant ton anus ?
Tu veux la rendre encore plus sale, Zoïle ? Plonges-y ta tête !]

Plus inattendue, cette déclinaison à rebondissements, non plus sur le haut et le bas (ou le devant et le derrière), mais sur le court et le long, le libre et le contraint..., d'après Étienne Lorédan Larchey dans son Esprit de tout le monde - Joueurs de mots (1891) :

Sa propagande contre-révolutionnaire fit traduire le sieur Martainville en jugement. À l’appel du président :
– Approche, citoyen de Martainville !
celui-ci proteste en ces termes :
– Mon nom est Martainville. Le citoyen président oublie qu’il est ici pour me raccourcir et non pour m’allonger !
Le magistrat, piqué au jeu, aurait clos le débat par cette réplique triomphante :
– Eh bien ! qu’on l’élargisse !
[qu'on le libère]

Cette autre opposition, temporelle et... naturelle :

Quand j'étais jeune, j'avais quatre membres souples et un membre raide.
Aujourd'hui... j'ai quatre membres raides et un membre mou...

D'une manière générale, le contraire de ce qui est attendu crée la surprise sémantique et déclenche le rire, telle cette explication à la Bernardin de Saint-Pierre :

– Pourquoi les gorilles ont-ils de grosses narines ?
– C'est parce qu'ils ont de gros doigts.

L'agencement de l'histoire drôle a pour propre d'entraîner l’auditeur dans une direction, de l'établir dans un système de référence puis, à la faveur d’une polysémie gardée en réserve (homonymie, homophonie, assonance, homologie, symétrie, chiasme...) de l’obliger à appliquer la règle d’intellection de cette référence prémisse à cette réalité dernière – généralement triviale. La blague scatologique (ou sexuelle) exploite systématiquement cette opposition structurale entre l'idéel et le matériel, le psychologique et le biologique, dégradant électivement l'idéal dans le physiologique. Spencer remarque que le rire sanctionne la voie descendante, exclusivement, de cette amphibologie.

C'est un couple d'amoureux qui s'isole dans la campagne et s'allonge dans l'herbe.
Elle : – Tu vois mon chéri comme tout est beau autour de nous : les fleurs, le ciel bleu, le frisson du vent dans les feuilles... On dirait que tout vibre avec nous. Écoute ! tu as entendu ? il y a un petit oiseau qui vient de chanter, là, tout près...
Lui : – Mais non ! c'est le zip de ma fermeture éclair...

Ce n’est pas le rire, stricto sensu, qui est le propre de l’homme, c’est, comme l’explique Vico (vide infra), la polysémie. Les degrés de l’esprit s’évaluent banalement en fonction de la nature de cette polysémie.

Le calembour

Au bas de l’échelle, le calembour – “fiente de l’esprit qui vole” dit Victor Hugo, et désespérant, aussi, quand il est systématique : il dénie au langage toute fonction pragmatique – qui introduit dans une continuité significative une homophonie qui n’a qu’un rôle de “fausse fenêtre”, plaisante par cette seule réverbération sonore. Il n’y a ainsi aucune relation significative entre la gaieté et le guéridon (Si t'es gai, ris donc !) qui est pourtant supposé la provoquer... Le modèle conceptuel du calembour pourrait être l’exploit du potache qui met bout à bout des mots authentiquement latins dont la succession n’a aucun sens, pour composer des phrases sensées (de préférence salaces) dans sa langue maternelle… du type : Cleopater certe cuis, Caesar latremens… (désolé !), potache que, bien entendu, les fameux : – Par trois fois dans son sein, le fer a repassé (pastiche du malheureux Corneille), – Quand on pousse Fred Astaire, ça Gene Kelly, – Dans quel état j'erre !, – J'me tire ailleurs parce que c'est plus bath ailleurs, ou autres – Cicéron c'est Poincaré remplissent d'aise.
– Tu connais la nouvelle ? Areta Franklin s'est mariée avec Sean Connery.
– Ah bon ?
– Et tu sais comment elle s'appelle maintenant ?
– ???…
– Arrête ta connerie !

Exploit affligeant de nullité, donc, sauf à faire du calembour, à l’instar de Jean-Pierre Brisset, sacré “prince des penseurs” par des amateurs de canular, le fondement de la langue et la voie d’accès à la vérité : “l’épée de feu qui [garde] le chemin de l'arbre de vie”.

“L'idée qu'il a pu y avoir quelque chose de caché sous le calembour, explique Brisset, ne pouvait venir à aucun homme car c'était interdit à l'esprit humain. Il lui était seulement imposé d'éclater de rire stupidement”, ce qui reste, d’ailleurs, “le partage des sots et des esprits bornés... ” (Les Origines humaines, 1913). Pour emprunter le chemin démiurgique du calembour et comprendre le sens originel des mots et de la parole, “il faut devenir comme un enfant” (La Science de Dieu ou la Création de l'Homme, 1900).
Exemple (et comment ne pas suivre Brisset lorsqu’il met en relation la station droite, la surrection de l’homme, et le surgissement de la parole ?) : “Tous les mots expriment dans leur idée première un ordre de se dresser, de s'élever, de se tenir droit. La parole élève l'âme. L'ancêtre se résolut difficilement, autrefois comme aujourd'hui, à marcher droit. Il eut besoin de nombreuses corrections pour prendre la corps-rection. Corps érige-toi, disait-on au rampant pour le corriger; corrige-toi. Je vais te corps ériger, te corriger. Il est bien corps érigé, corrigé. Dans maint dialecte on entendra encore le son é dans le mot corriger. D'ailleurs riger = ériger et dresser. Ai rigé = j'ai dressé. Ri vaut aussi droit, car rigé est formé de ri j'ai = j'ai ri, droit ou raide. Par conséquent le rire était provoqué par ceux qui voulaient se dresser et retombaient piteusement par terre. Je ris, je me ris valait : je me tiens droit et ce disant l'ancêtre retombait. – Je ris, je ris, criait l'autre en riant. C'est là l'origine du rire involontaire qui nous prend, alors que nous voyons quelqu'un tomber ridiculement. La bête rampante qui est en nous jalouse ceux qui s'élèvent et se gausse de leur chute : Patte à terre as, patatras ! (Les Origines humaines). (C'est bien la chute, en effet, cette figure, princeps et banale, qui déclenche le rire – démonstration de la voie descendante de la "double postulation" – qui rappelle l'homme à son infirmité propre : son incapacité à garder de la hauteur.)

À la veille de la Révolution française, la brève carrière littéraire du marquis de Bièvre, le “calembourdier par excellence” dit un contemporain (De Baecque, 2000), est probablement davantage révélatrice, dans son système, de la fonction ordinaire du calembour. En 1770, l’invraisemblable succès de sa Comtesse Tation (Lettre à la comtesse Tation), qui justifie une quinzaine d'éditions, fait penser à une fièvre contagieuse. Georges de Bièvre devient aussitôt une des personnalités les plus en vue des salons, protégé de Louis XV qui le fait marquis. Il récidivera avec les Variations comiques de l'abbé Quille, une tragédie, Vercingétorixe (1770), et les Amours de l'ange Lure, roman historique (1772). Même si la fièvre retombe rapidement, le succès foudroyant de calembours aussi lamentables que : “De nos pères de bas imitons la constance”, “Ton image en moi sera peinte ou chopine”, “Je vais me retirer dans ma tente ou ma nièce” (Vercingétorixe) laisse songeur. Quand il écrit sa Lettre, Georges de Bièvre a vingt-trois ans. Il notera, dans une Dissertation sur les jeux de mots, philosophant sur cet art qui lui a valu une gloire éphémère (il sera sollicité par Diderot, en 1776, pour écrire la notice “Kalembour ou Calembour” destiné au Supplément à l'Encyclopédie), la relation entre la jeunesse et la frénésie des jeux de mots : “Les jeunes gens doués d'imagination, et dont le goût n'est pas encore formé, explique-t-il, sont presque tous éblouis par ces antithèses recherchées [...] Il en est peu qui, à leur entrée dans le monde, ne paient à la frivolité un tribut de quolibets”. Il y a, en effet, une sorte d'hébéphrénie dans cet usage mécanique du calembour, propre à l’“âge bête” nécessaire à l’apprentissage de soi, et largement hermétique pour qui a passé cet âge climatérique. La lecture de Vercingétorixe demande ainsi un temps d'accommodation, tant la production de calembours (un par vers, matérialisé par des italiques) y brouille l'expression, jusqu'à ce qu'il apparaisse que le calembour entre (conformément à la définition rappelée plus haut), non pas dans la construction de la ligne sémantique, mais dans sa destruction : c'est, en l’espèce, une rime ou une cheville, dans le genre “poils aux dents” de l’humour potache, une interférence qui vient redoubler phonétiquement le mot cible (“Mais plus que toi Sylvie est adroite en rentrant”, “Ne peux-t-on vivre heureux sans elle de dindon”, “Je méritais plutôt d'être plaint comme un œuf. / Pourquoi ce ton salé ? Prenez un air de bœuf”. “Je sus, comme un cochon, résister à leurs armes, / Et je pus, comme un bouc, dissiper vos alarmes.”)

L’ado familier qui répète systématiquement la phrase que vous venez d’énoncer (y compris, bien entendu, celles qui le prient de cesser de faire le perroquet) s’installe dans une même dénégation de la communication, dans une production de sens, une écholalie qui ne vise que la destruction du sens, le dire du rien. Cet investissement parodique de la langue n’est pas gratuit. Il exprime, sans doute, la maîtrise, ou l’exercice, du locuteur. Sa capacité de dérision éventuellement : Vercingétorixe est ainsi une caricature et une démystification de ces “gaulois” et de ce Tiers état supposé devoir reprendre le pouvoir aux aristocrates, ces descendants des francs qui les auraient subjugués... Mais, aussi bien, sa “frivolité” ou son impuissance, quand la réalité n’existe que pour entrer dans les jeux des mots et se plier au désir du “calembourdier”. Le marquis (?) aurait ainsi fait planter des ifs dans sa propriété, au nombre de six, afin de pouvoir dire au moment crucial à l'objet de sa flamme : Voilà l’endroit des six ifs...
("C'est par une suite des mêmes principes qu'il [l'Abbé Quille] fit planter six Ifs, dans un bosquet de son jardin, pour y faire prendre le caffé aux Dames qui dinoient chez lui.
Là il leur disait, Mesdames, entendez-le comme vous voudrez, mais voilà l'endroit décisif.")

Vertige de l’âge, vertige des mots, vertige de l’histoire, aussi, qui va emporter dans sa tourmente “beaux esprits de cour” et “bretteurs de langue”. Le marquis est de la première émigration. Il décèdera en Allemagne, en octobre 1789.

Bièvre illustre les derniers éclats d'une civilisation condamnée par l'histoire, mais aussi une manière de refus de la raison triomphante. Il est parfaitement conscient, dans sa Dissertation, de la différence entre le jeu de mots et le bon mot. Il explique en effet : “Lorsque la finesse d'une saillie ne consiste pas dans une équivoque, mais dans une idée ingénieuse, exprimée avec précision, ce n’est plus un jeu de mots, c’est véritablement un bon mot. Il n’en échappe qu’aux gens d’esprit, tandis que le jeu de mots est l’esprit de ceux qui n’en ont pas.” (Il citait dans sa notice pour le Supplément, à ce titre, le mot de Molière au parterre, le jour où le Président de Harlai, modèle supposé de Tartuffe, avait fait suspendre la représentation : “Messieurs, nous comptions avoir l’honneur de vous donner aujourd’hui Tartuffe, mais M. le premier président ne veut pas qu’on le joue”.) Bièvre n’en revendique pas moins la recette du jeu de mots et son effet : “Tantôt l’idée du calembour n’a pas l’ombre du bon sens, mais alors il n’en est que plus plaisant, parce qu’il transporte tout à coup l’imagination fort loin du sujet dont on parle, pour ne lui offrir qu’une puérilité piquante et curieuse.” (Supplément) Et affiche la “gaieté” contre les “tristes amateurs de l’esprit public” (“J'ai jugé que le calembour pourrait fort bien tenir lieu d’arme défensive contre ces ennuyeux personnages [...] Le goût du calembour n’est point une maladie chez moi, mais une ressource innocente pour repousser l’ennui et rappeler la gaieté.”) ; la “frivolité” contre la “vanité des sérieux”. Davantage, il dénie à la raison et aux philosophes la capacité à expliquer le monde. “Inventeur de cet art très sublime de se passer d’instruction et de suppléer aux sciences par les calembours” (selon la publicité d’un recueil publié avant la Révolution où il est en vedette), il se pose, dans une lettre adressée à la Bibliothèque universelle des romans, en avril 1776, en sectateur de la “faction satyrique” contre le “complot philosophique”, sa “froide jactance” et sa vaine prétention à expliquer les mystères de l’univers, en “aiguillon du Parnasse français” contre le parler “rude et barbare” des “imitateurs des mœurs étrangères”. “Inutile, orgueilleux, fanatique, délirant, sérieux, bavard, prétentieux philosophe”... : on voit que le marquis est “remonté” contre l’espèce. Alors qu’il est désormais interdit de faire des calembours en présence du roi (le serrurier ne les comprenait pas) et que la révolution éclate, il signe : “La révolution qui est en train de produire tant de changements n’a presque rien opéré sur le caractère français. Même frivolité, même goût pour le bel esprit. Paris, ce pays si fertile en contrastes, offre ce genre d’excès d’extravagance. Tandis que tout est en combustion, le Parisien joue sur les mots, et se console avec des calembours.” (Dissertation) Sans doute. Mais il y a des limites au pouvoir des jeux de mots et l’on pourrait opposer au marquis et à sa philosophie de l’accommodement par le rire une parodie de la réplique de Liancourt à Louis XVI : – “Non, marquis, ce n'est pas une comtesse Tation, c’est une Révolution !”

[Pour un développement à propos de ces deux auteurs, voir : De Bièvre à Brisset : du calembour de salon au calembour cosmique Communication présentée au colloque Le Rire moderne, Université de Paris Ouest,15-17 octobre 2009]

L’“inanité sonore” du calembour est parfois sauvée, précisément dans la mesure où s’y délivre un sens holorime : ainsi en ces vers, dus à Bobby Lapointe, qui développent une intéressante conception de la paix domestique : Mon père est marinier dans cette péniche / Ma mère dit : la paix niche dans ce mari niais... Parmi les héritiers du marquis, l’Almanach Vermot, sans doute, mais aussi, plus étonnant, des entreprises non pas de divertissement mais de communication, telle le quotidien Libération dont les titres, et parfois la “une” (infra) sont systématiquement arrangés pour faire l'intéressant à peu de frais.


Compost mortem annonce ainsi un article sur le 1er novembre et les techniques funéraires ;
Jeux de demain, un article sur les consoles et manettes de jeux vidéo ;
Elvis sans fin, l'anniversaire insubmersible et toujours aussi kitsch de la mort du King ;
Nouveau train de vie à la SNCF, les derniers tarifs de la compagnie nationale des chemins de fer ;
La vie duraille, l'enfance adoptée d'un syndicaliste cheminot ;
– puis : SNCF : les embauches durailles de Wauquiez, secrétaire d'État chargé de l’Emploi ;
Travailler plus pour gagner pneu, la nouvelle grille de rémunération dans une usine de gomme ;
A la pêche au ton, la recherche graphique et chromatique des chaînes de télévision ;
Satan fait encore son malin, le thème du cinquantième numéro d'une revue ;
Les produits de sevrage [antitabagiques] font un tabac ;
– Alliot-Marie
[ministre de l'Intérieur] efface l'Ardoise, logiciel destiné à alimenter un fichier de police ;
Le FN sauvé par le Shanghai chèque, le siège du Front National acheté par une université de Shangai ;
Sexe : le bonheur est dans le spray, la mise au point d'un retardateur sexuel ;
Corée du Nord : le Kim était presque parfait, une tentative d'assassinat entre héritiers du nom ;
A Hénin-Beaumont, la fièvre monte au Front, la perspective d'une victoire du Front National aux municipales ;
Ces beaux baux qui font bobo à l’État, un rapport qui dénonce des loyers dispendieux des services de l'État ;
Le gouvernement en fait impôt trop ;
Abou Dhabi de lumière pour la F 1, le grand prix automobile inaugurant le circuit d'Abou Dhabi ;
– Délicate partie de jambes en Eire, les Bleus qui affrontent l'Irlande, samedi à Dublin... et, bien entendu :
Un bol d'Eire pour les bleus, quand ils l'emportent 1 à 0 
;
– A dents et fève,
une recette pour la galette des rois ;
– James Ellroy met l’Amérique chaos
, le compte-rendu d'Underworld USA, dernier roman de l'auteur ;
– Grèce : Goldman, prise la main dans le Sachs
, la banque Goldman Sachs, conseil officiel du gouvernement grec, aurait spéculé sur la faillite de la Grèce ;
On ne prête qu'au Reich, la présentation d'un ouvrage sur les relations des patrons allemands (IG Farben) avec le Troisième Reich.
Les grands vins de Bordeaux font tchin-Chine, l’arrivée d’acheteurs chinois dans le Bordelais fait flamber les prix.
Carles Puyol, le bon, la brute et le tuant, l'auteur du but qui a envoyé l'Espagne en finale de la coupe du monde ;
De l’orage dans l’Eire, la crise financière et politique en Irlande ;
Les réseaux usés de Bruno Gollnish, rival de Marine Le Pen : certains de ses amis sentent le soufre.
La Seine déborde, qui l'eût crue ?
– Les proviseurs soumis à la prime à la classe,
une prime pour les chefs d'établissement qui affichent des résultats ;
Bègue & Breakfast, dans "le Discours d’un roi", le Britannique Tom Hooper raconte la lutte de George VI et de son orthophoniste contre son élocution embarrassée ; 
Jean Reno a de la Suisse dans les idées. L'acteur, ami de Sarkozy, a déclaré au quotidien helvétique Le Matin qu'il songe à s'établir à Genève ;
Risettes du Mans entre Aubry et Duflot. La première secrétaire du PS et la patronne d’Europe-Ecologie-les Verts ont joué l’unité, hier dans la Sarthe, avant le second tour des cantonales dimanche ;
- Salon de la mort : tous aux urnes ! Le Salon de la mort se tient ce week-end à Paris ;
Strauss-Kahn, sujet à caution. Alors que sa libération, sous hautes conditions [notamment le versement d'une caution d'1 million de dollars et d'une garantie de 5 millions], a été acceptée hier par le juge new-yorkais, l’ex-président du FMI a été formellement inculpé par le grand jury pour tentative de viol ;
Cannes rectifie le Trier. Provo. Après avoir choqué avec ses propos sur Hitler, le réalisateur danois [Lars von Trier] a été déclaré persona non grata par la direction du Festival ;
A Pôle Emploi, l’enfer du décor. Désorganisation, sous-effectifs, culture du chiffre : salariés de l’organisme public et chômeurs subissent un univers kafkaïen. 
Enlarge your tennis. Roland-Garros est comme chaque année marqué par le haut niveau d'expertise tennistique des commentateurs de France Télévisions. Hum ; 
Sécheresse : indemnités au compte-gouttes ;
A l'Olympique de Marseille, Dassier trompé. En conflit avec l’entraîneur Didier Deschamps, le président de l’OM a été débarqué hier ;
– A New York, le plumeau métier du monde. Un mois après l’agression présumée de l’une d’entre elles [affaire Strauss-Khan], paroles de femmes de chambre ;
Hackers des ténèbres. Lors de la Nuit du hack à Paris, rencontre avec des "White Hat" qui défient les systèmes de sécurité dans l'unique but de les éprouver ; 
Le "France", pas que beau. Le musée de la Marine expose le mobilier dépareillé du mythique navire, "ambassadeur du bon goût à la française" ;
Radios : la loi du jingle. Ondes. France Culture et France Inter viennent de lancer de nouveaux habillages sonores ;
Pas-de-Calais et PS, la liaison qui fait houille. Les affaires judiciaires mettent à mal quarante ans de mainmise socialiste sur le département ;
Les têtes à CAC du Président. Sarkozy a placé des proches dans les grandes entreprises ;
Dukan, option latin graisse. Le père du célèbre régime propose d’inscrire la perte de poids au bac. Tollé ;
Au nom du peer, du file et du saint partage. La Missionary Church of Kopimism qui prône la copie et la libre circulation des fichiers a été reconnue en début de semaine par l'état suédois ;
IPhone 4S : les Chinois se ramassent à l'Apple. Des échauffourées survenues lors du lancement du dernier smartphone de la marque ont contraint Apple à stopper la vente par "sécurité" ;
– En fer et dame nation. Au secours, Maggie Thatcher revient ! Biopic complaisant, "la Dame de fer" prend le parti de la Cruella anglaise des années 80 ;
Une vie pas semée d'embauches. Ce soir sur Arte, un docu pédagogique sur la précarité de l'emploi.
Fabius s’en va courber la Chine. Le ministre français des Affaires étrangères est attendu aujourd’hui à Pékin. Une première rencontre qui a pour but affiché d’améliorer les relations économiques et commerciales.
Palestiniens et Israéliens sur la corde raids. Le chef militaire du Hamas a été tué au cours des opérations d’hier, les plus importantes depuis 2009 ;
Ayrault tente la greffe du Rhin. Hier à Berlin, le Premier ministre a cherché à atténuer les tensions franco-allemandes face à  une chancelière plutôt réservée ;
– Lasagnes : un scandale cent pur-sang français. Au cœur de l'affaire de la viande de cheval vendue comme du bœuf, la société Spanghero, qui trafiquait l'étiquette de la marchandise venue de Roumanie ;
– François Hollande à Dijon, car sa cote dort. Le Président est aujourd'hui et demain en Bourgogne pour tenter de reconquérir l'opinion. Un déplacement d'une durée inhabituelle, à la mesure de l'impopularité du chef de l'Etat.
– Vatican : qui va porter la calotte ? Le conclave qui élira un successeur à Benoît XVI s'ouvre cet après-midi à Rome. Et va s'efforcer de choisir un pape sans casserole ;
En Ukraine, ça sent le roussi pour la Russie. Après la fuite de son protégé Ianoukovitch et la victoire de l'opposition, Moscou n'a plus la mainmise sur le pays.
L'athlétisme et la Russie au dope-niveau.

...ad libitum.


La nouvelle, accommodée à la sauce, supposée piquante, de l'humour potache par un calembourdier à temps plein (sur le mode du gagman américain : "a man employed to write jokes or comedy routines, as for a professional entertainer or show") est déjà "formatée" pour son public "jeune". Le caractère systématique de cette présentation de l’information, avec ce pesant dessein de vouloir être léger à toute force, a vraisemblablement une fonction de mise à distance ou de déréalisation qui spécifie l’info 68 dans la presse sérieuse.








Les héritiers de Brisset, eux, se reconnaîtraient davantage, probablement, parmi les disciples de Jacques Lacan (1901-1981), psychanalyste français dont la parole prophétique a convaincu la fleur d’une génération de chercheurs en sciences humaines, éblouis par “cet art très sublime de se passer d’instruction et de suppléer aux sciences par les calembours” (et “payant tribut” à la “frivolité”), que les jongleries verbales ou les analogies pouvaient tenir lieu de concepts et, sinon montrer “le chemin de l'arbre de vie” (Brisset), du moins illustrer – l’“affaire Sokal” (vide infra : chapitre 16 Note sur le Ménéxène...) en a fait l’éclatante, impayable et salubre démonstration – l’art de se rengorger de mots et de vendre des vessies pour des lanternes.



Deux publications de 2005 aux titres emblématiques de la pensée lacanienne :
Des noms-du-père et Lacan même (Lacan même même, dirait-on en créole réunionnais : un must !)


"Une" de Libération du 11 septembre 1981

Cette séduction du verbe exprime, comme Bièvre l’a noté, un refus de la raison et un refus du réel et constitue, à sa manière, un témoignage, proprement adolescent, de la liberté de l’esprit.


Symptôme de la contagion de ce mélange d’effronterie et de désinvolture – de cette complaisance : le directeur d’un prestigieux établissement universitaire parisien, bien enraciné dans l’institution, par le fait, pouvait ainsi accrocher dans son bureau de fonction un montage artistique représentant cette pensée lacanienne : Les non dupes errent, manière d’afficher, avec un clin d’œil complice, cette distance amusée qui sied à l’intello à qui on ne la fait pas, mais qui ne voudrait surtout pas avoir l’air d’être dépassé par la mode.


La voie du raisonnement est rectiligne et non métaphorique ou polyphonique. C’est sur cette linéarité que reposent la compréhension du réel et la maîtrise scientifique de la matière : pas de téléthon pour les virtuoses des tropes et les chercheurs en littérature. Elle se garde évidemment de toute griserie verbale – comme du blase existentiel juvénile. C’est la leçon de Platon dans le Ménéxène (infra : chapitre 16), pastiche si magistral du pathos verbeux de son temps qu’on n’y a longtemps vu que du feu : l’éloquence captive, certes, mais sa valeur de vérité est à l’inverse de sa capacité de séduction. La reconnaissance de la polysémie prouve, quoi qu’il en soit, l’appartenance de l’amateur de calembour à la famille humaine. Ce qui a fait dire à un grave philosophe que “le calembour [était] la forme la plus basse du sentiment des sonorités verbales : voilà pourquoi il lui arrive de rapprocher les grands artistes et les grands imbéciles”.

Le trait d’esprit

Le trait d’esprit (l’esprit ajoutant la réflexion à la réverbération) se signale par une double ligne significative : ce n’est pas seulement le bruit des mots qui interfère (lourdement) dans le sens construit par le déroulement de la phrase, c’est, cette fois, un autre sens qui redouble ou contredit le premier. Ainsi la duplicité du “le” dans l’exemple de Molière, cité par Bièvre, qui représente à la fois Tartuffe [l’œuvre] et Tartuffe [le président de Harlai]. Une publicité télévisée pour l'Edam (fromage hollandais de la ville du même nom), présentée par le chanteur de même origine Dave, posait malicieusement cette question : Alors, Dave, il paraît que tu n'aimes pas [ledam] ? – Mais si, j'aime [ledam] ! protestait le crooner néerlandais à la tessiture de haute contre, ratifiant vocalement la polysémie publicitaire. Willy, mari abusif de la géniale Colette, mais tout à fait conscient des limites de sa propre inspiration, nous délivre cet avertissement d’un réalisme dégrisant : Il ne faut pas poëter plus haut que son luth !

Sapho et Alcée
(Vase athénien à figures rouges, c. 480 BC. Munich Antikensammlungen J753.)

Nicolas Poussin, L'Inspiration du poète
vers 1630 huile sur toile 182 cm x 213 cm, [louvre.edu], photo Erich Lessing

Quand l’armée de Bonaparte a envahi l’Italie, les italiens commentaient : Tous les français ne sont pas des voleurs, ma… Buonaparte [mais la plupart]. Un ministre espagnol ayant eu l’idée saugrenue d’obliger tous les fonctionnaires à pointer à neuf heures [nieve] s’est aussitôt vu qualifier d’abominable... hombre de las nieve (homme des neiges : nieves) : l’amphibologie permettant ici de moquer à la fois la proverbiale insouciance des espagnols et la consciencieuse irresponsabilité des fonctionnaires. Don't kill your wife at work. Let electricity do it… [laissez l'électricité faire le boulot].

Si homo ridens tire un bénéfice cognitif de la reconnaissance de la polysémie, c’est évidemmment le bénéfice moral, l'effet de vérité de cette dégringolade (dans l’histoire drôle) de la protase à l’apodose qui saute yeux. La morale de l'histoire de la fermeture éclair (supra) pourrait se dire ainsi (objectivement) : "La pauvre, je la plains. Comme elle se monte le bobichon avec son petit oiseau qui fait zip !" ; (subjectivement) : je me repais de sa sottise et j'engramme la (triste ?) vérité par le rire (sardonique, en l'espèce)... En effet : dans le monde sans pitié du réel que je suis payé pour connaître, ayant, comme l’abeille contre la vitre, buté contre cette nécessité que l’ivresse et l’anesthésie du jeu et du rire m’ont permis d'explorer et quitté la bulle de l’enfance pour habiter le monde des grands, je peux formuler une manière de loi de Zipf (une loi de zip, peut-être ? propre à dégonfler les idéaux et à déziper les vessies) de l’ordre des valeurs en vertu de laquelle la consistance d'un idéal a toute chance d'être inversement proportionnelle à sa distance au réel. Hyperbole descendante (cf. l’opposition structurale visée plus haut) qui rappelle la colombe kantienne, ou l’oie blanche, à la réalité et qui me protège de telles illusions.


La loi de Zipf (si l'on classe les mots d'un texte par fréquence décroissante, on constate que la fréquence d'utilisation d'un mot est inversement proportionnelle à son rang – ou que le produit "rang x fréquence" de chaque élément d'un texte est à peu près constant) peut être comprise comme un cas particulier de la loi de Mandelbrot qui pose que le coût d'utilisation est directement proportionnel au coût de stockage :

f(n) x (a + bn)c = K (K est une constante)


Soit ce mot dû à un humoriste nord-américain : La forme même des pyramides démontre – nous sommes dans le monde de la géométrie et de l’idéalité mathématique, à mille lieues de la contingence qui gouverne nos petits intérêts – du “monde de la génération et de la corruption” pour parler comme les anciens Grecs –, il convient donc de prendre un ton quelque peu doctoral pour se mettre à la hauteur du propos. La forme même des pyramides démontre que, dès la plus haute antiquité – cette dernière proposition nous confirme dans l’intention d’édification de la sentence : du haut des ces pyramides quarante siècles nous contemplent. La forme même des pyramides démontre que, dès la plus haute antiquité... les ouvriers avaient tendance à en faire de moins en moins. L’effet de cette rencontre entre le silence des sphères, l’éternité des formes, la profondeur immémoriale des civilisations et... le courrier des lecteurs du Figaro dépend évidemment de la position de l’auditeur dans la pyramide sociale. Racontée à la fin d’une réunion syndicale, cette histoire a peu de chances de déclencher une franche hilarité.

L’humour

L’humour aussi joue sur deux tableaux, mais dans un propos de surdétermination (telle cette inversion de l’inversion : Le masochiste : Fais-moi mal ! Le sadique : – Non ! ou cette commutation du vide et du plein, version positive de la plainte lamartinienne, quand un seul être manque et que tout est repeuplé : Quand un emmerdeur quitte la pièce, dit un proverbe yiddish, on a l'impression qu'un ami vient d'arriver) ou d’insécurité ou d'indécidabilité sémantique qui effectue une mise à distance du réel. Qu'est-ce que le capitalisme ? demandait-on dans les pays communistes ? – C'est l'exploitation de l'homme par l'homme. Et le communisme ? – C'est le contraire...

Quand un pauvre mange un poulet, dit un autre proverbe yiddish, l’un des deux est malade. Entre un crève-la-faim pas trop mal portant, un malheureux pauvre condamné à manger un poulet malade pour ne pas tout perdre de son capital (avec le risque de s’empoisonner pour limiter les dégâts) et un pauvre malade condamné à tordre le cou à sa plus belle volaille, à manger son capital pour survivre, il reste peu d’espace pour un bonheur vraiment sans mélange. Mais l’euphorie de cette raillerie, la célébration de cette arithmétique du malheur dont le solde est toujours négatif, pose le railleur sur un pied d’insensibilité qui constitue le bénéfice objectif de l’humour. Il y a humour quand la capacité à se moquer de l'autre démontre la capacité à se moquer de soi. Un proverbe entendu chez les Massa du Tchad, version brousse de C'est l'hôpital qui se moque de la charité, énonce : La souris cuite dans l'eau se moque de la souris grillée : on voit toutes ses dents...

L'histoire suivante se passe dans un shtetel d'Europe centrale :
Le petit Isaac vient de rentrer de l'école et sa mère lui donne, comme d'habitude, une tartine beurrée à la graisse d'oie. Isaac sort de la maison en courant et, manque de chance, s'empêtre et s'allonge dans la poussière. Comme un malheur n'arrive jamais seul, sa tartine lui glisse des mains et va, elle aussi, s'écraser dans la poussière. Isaac se relève, va ramasser sa tartine en pleurant et constate, chose extraordinaire, que la tartine est tombée du côté où il n'y a pas de graisse. Elle est donc récupérable.
Les villageois s'attroupent bientôt autour de cet événement exceptionnel :
– Venez voir ! Venez voir ! La tartine d'Isaac est tombée du bon côté !
Il faut se rendre à l'évidence : oui, la tartine est bien tombée du bon côté. C'est du jamais vu, un démenti incroyable au proverbe qui énonce :
Quand un malheureux tombe sur le dos, il se casse aussi le nez... On s'extasie donc sur cette circonstance inouïe :
– C'est un miracle ! c'est un miracle ! crie quelqu'un, la tartine d'Isaac est tombée du bon côté ! Il faut aller chercher le rabbin. C'est un miracle !
Le rabbin arrive :
– Du calme, Dieu ne fait pas de miracle comme cela. Je dois consulter les livres. Revenez me voir demain matin, je vais passer la nuit à réfléchir à cette question.
Le lendemain matin, les villageois viennent frapper à la porte du rabbin qui a passé la nuit en méditations :
– Alors, rabbin, c'est bien un miracle, non ?
– Je suis désolé de vous décevoir : ce n'est pas un miracle. C'est tout simplement que la maman d'Isaac avait mis la graisse d'oie
de l'autre côté.


La science, qui ne laisse rien dans l'ombre, se devait de s'intéresser à cette confrontation du hasard et de la nécessité sous les espèces du problème de la tartine beurrée. Un membre de la Royal Astronomical Society et de la Royal Statistical Society (qui enseigne la physique à l’université d’Aston) a pu ainsi démontrer qu’une tartine beurrée tombant d’une table atterrissait toujours sur le coté beurré, expliquant que, tombant d'une table de hauteur ordinaire, la tartine n’avait tout simplement pas le temps de faire un tour complet ("Tumbling toast, Murphy's Law and the fundamental constants", European Journal of Physics, vol.16, no.4, July 18, 1995, p. 172-6.) Cette démonstration lui a valu un IgNobel de physique en 1996. Ce problème de la tartine beurrée (qui tombe toujours et nécessairement du "mauvais côté") se complexifie lorsqu'on l'associe à une autre loi, celle qui énonce qu'un chat atterrit toujours sur ses pattes : que se passe-t-il, en effet, lorsqu'on attache une tartine beurrée sur le dos d'un chat et qu'on lâche le chat dans le vide ?...


Illustration extraite de : http://en.wikipedia.org/wiki/Buttered_cat_paradox

Les rédacteurs des Annales de la Recherche Improbable (Annals of Improbable Research) qui décernent, chaque année depuis 1991, les IgNobels à des travaux dont les résultats "ne pourraient ou ne devraient pas être reproduits", font sans doute œuvre utile en épinglant des spéculations triviales, futiles ou oiseuses (à l'opposé de l'abstraction et de l'utilité, aussi formelles soient-elles, des spéculations scientifiques). Le lauréat de 1996 annonce dans l'article qui lui a valu d'être distingé, avoir élargi ses enquêtes sur la loi de Murphy (dont relève le problème de la tartine beurrée) pour tenter de répondre à la question de savoir "pourquoi il y a tellement de chaussettes en nombre impair dans nos tiroirs". Le lauréat de physique de 1999 a été couronné, lui, "pour avoir calculé la façon optimale de tremper un biscuit", art qui devient, grâce à ses travaux, une science. Toutefois, à lire les titres des recherches récompensées, on se demande parfois si l'humour n'est pas en réalité du côté des lauréats. Qui auraient réussi à piéger la superbe de ce jury auto-proclamé, souverain à distinguer l'utile et le futile, en inventant des sujets ad hoc permettant à la "vraie science" de faire des gorges chaudes de la (pseudo) pseudo-science...
Peut-être faut-il voir dans ce type de jury alternatif un moyen de conjurer, en brocardant des travaux qui ont passé avec succès le contrôle des comités de lecture des revues qui les ont publiés, l'effacement et l'étroitesse (autre nom de la spécialisation) de la plupart des vies de savant. Alors que les philosophes s'enivrent de grands sujets pour des résultats le plus souvent nuls (à valeur idéologique ou sociétale, en réalité), il arrive que les résultats ordinaires de l'investigation scientifique, dans leur sobriété et leur insignifiance, produisent, quand ils s'aditionnent, de l'objectivité : du sens et de l'utilité – au prix d'une abnégation et d'un refus de voir autre chose (d'une spécialisation) qui méritent reconnaissance. Cette reconnaissance est officiellement prodiguée par de solennelles distinctions, consécration des découvreurs, mais aussi par ces non moins officielles distributions de prix qui contrefont la
gravitas de la recherche scientifique. Moquant publiquement ces originaux si ressemblants au scientifique ordinaire – il y a quand même de sacrés numéros dans la famille et de sacrés sujets dans la chasse de Pan de l'investigation scientifique ! – ces honneurs et ces in-dignités, igNobles ou quasi Nobels, permettent au scientifique ordinaire de se distinguer. En activant le circuit cérébral de la récompense, la dérision (qui provoque, par hypothèse, une augmentation du débit sanguin dans le nucleus accumbens, l'aire tegumentaire ventrale, l'insula, le thalamus et le cingulaire antérieur) se révèle le moyen le plus économique de gratifier tout le monde. (Bon, je ne suis pas sûr que les juges auto-proclamés de ce tribunal pour rire aient le sentiment de se moquer d'eux-mêmes...)


Dans l’économie de la pénurie, “rien” n’est pas égal à “rien”, comme le montre cette histoire entendue en Pologne, avant la chute du Mur. C’est un polonais qui a besoin de chaussures et qui se rend dans un magasin d’État pour en faire l’acquisition. Les magasins d’État, c’est bien connu, sont vastes, mais ils sont vides. Notre homme se rend à l’étage où, se persuade-t-il, il a peut-être quelque chance de trouver des chaussures. L’étage est vide, en effet, il n’y a pas de chaussures à vendre. Il avise le vendeur (s’il n'y a rien à vendre, il y a bien sûr, néanmoins, un vendeur) : – Excusez-moi ! C’est ici l'étage où il n’y a pas de chaussures ? – Ah non ! ici, c’est l’étage où il n’y a pas de meubles. L’étage où il n’y a pas de chaussures, c’est au-dessus ! Cette dénégation religieuse du réel qui constituait un pilier du socialisme scientifique trouve ici un plaisant accommodement. Floué, le consommateur raille et met à distance, entre autres afflictions, celle de l’arithmétique officielle du paradis socialiste : “rien” ajouté à “rien”, cela fait pourtant un bilan “globalement positif” (comme l'expliquait la langue de bois des “partis frères”). Selon une arithmétique similaire : Un homme téléphone tout les matins à la rédaction d'un célèbre journal moyen-oriental. Pas de réponse. Il tente sa chance un après-midi. Surprise : un journaliste décroche. – Ah bon fait le quidam, vous ne travaillez donc pas le matin ? – Non, répond l'autre, c'est l'après-midi que nous ne travaillons pas. Le matin nous ne venons pas au bureau.

Quelle différence y a-t-il, demandait-on sur la côte Ouest avant la pandémie du sida, entre l'amour et l’herpès ? Réponse : l’herpès, c’est pour toujours… On voudrait que l’amour, ce soleil de nos vies, ne s’éteigne jamais : manque de chance, ce sont les bourgeonnements post-opératoires qui sont immortels. Dans cette remarque (déjà citée) d’un (authentique) surréaliste belge : La question de l’existence de Dieu est un problème qui ne regarde que lui, ou dans les propositions du type : La vie est une maladie sexuellement transmissible, L’amour est biodégradable, etc., l’amphibologie, entretenue entre des registres opposés, Dieu/homme, vie/maladie, félicité/corruption, permet de goûter l’amère supériorité de l’humaine condition : en rire. Comme l’exprime ce jugement attribué à Démocrite : “La conscience a été donnée à l’homme pour transformer la tragédie de la vie en comédie”.

D’une manière générale, la rencontre des deux lignes sémantiques permet de délivrer un message surmultiplié, de le dédoubler, de le contredire... : de maîtriser la situation. – Oui, d’accord, j’applaudis. Mais d’une seule main ! signifie évidemment, en ayant l'air de dire que je n'applaudis qu'à moitié, que je n’applaudis pas du tout. – Je ne serre pas la main à quelqu’un qui vient de se faire graisser la patte ! notifie publiquement la moralité douteuse de la main en question. Il paraît que nous n'utilisons que 50 % des capacités de notre cerveau. – Je ne le crois qu'à moitié... laisse augurer une capacité neuronale qui déborde cette expertise, ou qui la vérifie – qui la met à l'épreuve quoi qu'il en soit. Etc.

La rupture significative, la peau de banane sémantique cause, avec plus ou moins d’intensité, ce moment de stupeur, d’incompréhension dont joue celui qui décoche le trait. En famillle, au restaurant : Donc, dit le serveur, le papa prendra du foie [c'était avant la “vache folle” – le foie n'étant d'ailleurs pas considéré comme un MRS (matériel à risques spécifiés), merci ! Dans les sociétés civilisées, d'ailleurs, le foie n'est pas considéré comme un abat, mais souvent comme l'organe noble – vital...]. Et pour la petite demoiselle ? – ... Je vais prendre... du ventre. Le papa reste interloqué : de la joue (de lotte), de la paume (d’ours) ou de la panse (de brebis farcie), oui ! mais du ventre ? !…

... /...

Plan du chapitre :

IV - 12.1 Introduction
IV - 12.2 Le rire et la reconnaissance de la forme humaine
IV - 12.3 Le rire comparé aux états émotionnels causés par la surprise
IV - 12.4 Une peau de banane sémantique
IV - 12.5 La théorie du rire de Giambattista Vico
IV - 12.6 “Nous bricolons dans l’incurable” (Emil Cioran)
IV - 12.7 Le rire et la reconnaissance de la forme humaine (bis)
IV - 12.8 “Il n’y a pas à pas à dire, quand on parle, ça découvre les dents” (Francis Ponge)




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