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Copyleft : Bernard CHAMPION
1 Éléments d'Anthropologie du Droit
Avant-propos : Philippe LABURTHE-TOLRA Doyen honoraire à la Sorbonne
Préface :
Norbert ROULAND Membre de l'Institut Universitaire de France

présentation avant-propos préface introduction plan
index analytique références table illustrations
1- Le souverain juge
2- “Pourquoi le sang de la circoncision...”
3- Dessin du dessein
4- “Authentique ! sans papier !”
5- L“Âme du Mil”
6- “Il faut se battre pour la constitution...”
7- Rire et démocratie
8- Sur l’innovation
9- La “culture des analgésiques” et l’individualisme
10- Du “mariage arrangé” à l’“amour-passion”
11- Du mythe au roman, de la Patrie à la Filisterie
12- La chimie du rire
13- Quelques données sur la prohibition de l’inceste
14- Morale et handicap
15- Le juge, de quel droit ?
16- Droit au sol et mythes d'autochtonie
17- Habiter, cohabiter : sur l’exemplarité
18- Le territoire de la langue : les deux natures
19- Enquête sur la forme humaine : 1
20- Enquête sur la forme humaine : 2
21- Enquête sur la forme humaine : 3
présentation

anthropologieenligne.com : unité de l’homme et diversité des cultures


Note sur le destin marial du prêtre :
l'ascèse terrestre de l'homme de Dieu


L'idée fondamentale de l'anthropologie chrétienne tient dans la signification subordonnée de la vie terrestre. La vie d'ici-bas est un passage, une attente... Ce dogme repose sur la croyance que le Christ, fils de Dieu et nouvel Adam, a arraché l'existence humaine au monde de la génération et de la corruption en se faisant homme et en ressuscitant. La nature divine de son incarnation s'exprime principalement dans sa génération spécifique, détachée des lois de la nature, sans souillure de chair. L'exemplarité du prêtre s'exprime ainsi dans un mode de vie désincarné qui le fait "miroir" à "la ressemblance de Dieu".
"Car depuis que [le Prêtre] est élevé au sacerdoce, il n'est point du monde, il tient plus du ciel que de la terre ; sa vie doit être le vie d'une personne ressuscitée ; en sorte que s'il vit encore dans la chair, il ne doit plus vivre selon les appétits de la chair ; il ne doit plus avoir de part à ses plaisirs ; il doit être tout-à-fait dégagé de la corruption" (Tronson, 1826, p. 343-344).

La "dixième méditation" proposée par Tronson, dans ses Entretiens et méditations ecclésiastiques "De la chasteté des Prêtres, qui est la plus riche fleur de la couronne sacerdotale, et combien cette vertu doit être éminente dans les Prêtres" associe la conception de Marie et l'abstinence sexuelle. "Considérez que N. S. a tellement aimé la pureté, qu'encore il se soit soumis à toutes les peines et misères qui accompagnent la nature humaine, il n'a jamais voulu souffrir qu'il y eût en sa conception ni en sa naissance aucune circonstance, pour petite qu'elle pût être, qui diminuât sa pureté virginale. Il ne s'est point soucié d'avoir été fouetté, souffleté, moqué et insulté en toutes manières, d'être attaché à une croix entre deux larrons ; il a enduré mille calomnies et paroles injurieuses ; il a bien voulu mourir comme un blasphémateur, comme un perturbateur du repos public, comme un infâme ; mais il n'a pu souffrir que sa Mère reçüt aucune atteinte en sa pureté parfaite. C'est pourquoi, afin qu'elle n'en reçüt aucun déchet, nous voyons qu'il a renversé toutes les lois de la nature, et que devant naître d'une femme qui devoit être sa mère, il n'a point voulu que l'homme y eût aucune part, mais que le Saint-Esprit seul en accomplît le mystère, afin qu'il n'y eût rien qui ne s'y passât dans une souveraine pureté, et qu'il pût servir de modèle achevé de cette vertu" (id. p.341-342 ; c'est nous qui soulignons).

"Il est [donc] aussi peu possible de ne point offenser Dieu parmi les femmes, qu'il vous est possible de marcher sur des charbons ardents sans vous brûler" explique Tronson à son public (p. 362). A mulieri initium peccati, dit l'Ecclésiaste, et per illam omnes morimur. Pour exprimer combien doivent être brefs les contacts obligés avec les "personnes du sexe", "l'auteur du livre de la singularité des clercs, rappelle F. H. Sevoyon dans sa Seconde retraite pour les prêtres, Devoirs ecclésiastiques (1828, p. 307), prescrit de ne converser avec elles qu'en passant et pour ainsi dire en fuyant : Mulieribus non continuanda præsentia, sed transeunter feminis exhibenda accession quodammodo fugitiva". "Un prêtre doit être comme Dieu ; c'est encore une qualité que lui donne le Saint-Esprit dans l'Ecriture-Sainte. Il doit donc être tout-à-fait dégagé de la matière, autant que l'état présent de cette vie peut le permettre, or, il ne sauroit être établi dans cet état que par une grande chasteté, laquelle a cet avantage, qu'elle rend l'homme semblable à Dieu. Car Dieu étant de sa nature dégagé de la matière, étant incorruptible et très-pur ; et l'âme étant aussi très-pure de sa nature et incapable de corruption, lorsque la chasteté lui fait faire tous ses efforts pour communiquer au corps la même pureté et intégrité par une continence parfaite, l'homme n'exprime-t-il pas en quelque façon en lui-même, dans un miroir très-pur, la ressemblance de Dieu, et ne devient-il pas lui-même tout divin par cette vie ?" (p. 344 ; c'est nous qui soulignons). "Il n'y a donc point de crime plus scandaleux à l'Eglise, que l'impureté d'un Prêtre" (p. 356) "Telle est la liaison du sacerdoce et du célibat, dit Tertullien (cité par Sevoyon dans sa Seconde retraite pour les prêtres, p. 263) qu'on ne peut être honoré de celui-là sans être obligé à celui-ci : Sacerdotium cœlibatus est." (p. 263).

Plus proche, le
Nouveau manuel du séminariste, Directoire de piété à l'usage des clercs de grands séminaires, de G. Letourneau (1920) développe d'identiques exhortations, conseils et maximes. "Plus on se mortifie dans cette vie, plus on aura de joie dans l'autre." "La douleur, la pauvreté et l'humiliation furent les compagnes de Jésus-Christ ; qu'elles soient aussi les nôtres" (id. p.12-13). "Malheur à qui aime plus la santé que la sainteté." "Quand vous marchez dans les lieux habités, tenez les yeux baissés ; pensez que vous êtes prêtre et non peintre" (id. p.14). Au titre de la "mortification intérieure et extérieure", il développe : "La mortification intérieure exige qu'on sache se vaincre, en se refusant tout ce qui ne fait que contenter l'amour-propre [...] On doit aimer aussi les mortifications extérieures, savoir, les jeûnes, les abstinences, les disciplines et autres choses semblables. Les Saints ont macéré leur chair autant qu'ils ont pu [...] (id. p. 11). Enfin, quand les élèves des séminaires se trouvent "hors de ces pieux asiles", pendant les vacances (id. p. 428), il rappelle, au titre de la "régularité et modestie cléricale", qu'il faut "pour les rapports avec les personnes du sexe, se bien pénétrer de [l']avis de Saint Jérôme à Népotien" ; qu'il convient aussi de "porter l'habit ecclésiastique, tels que les statuts ou l'usage du diocèse l'exigent ; [de] s'éloigner des modes du siècle, dans l'agencement de sa chevelure ; [de] faire rafraîchir sa tonsure tous les huit jours." (id. p. 436) et, dans les hôtels, que "c'est aussi un article de décence de ne jamais rester seul avec les filles de service" (id. p. 437).

*

Cette association de la continence du prêtre et de la génération divine singularise le christianisme dans son abaissement théologique des valeurs de vie. C'est cette nécessité théologique (voir : Le Christ et le Mock-King : Notes pour une lecture anthropologique de la Passion) qui fonde le dogme de la conception virginale de Marie – qui a bien évidemment été discuté, indépendamment de sa filiation avec les déesses vierges orientales. Par la critique historique en premier lieu. Il existe, en effet, dans l'existence du Jésus historique des éléments factuels en mesure d'expliquer sa naissance hors norme et son destin de rupture. Origène (185-254), dans son Contra Celsum est le premier auteur chrétien à faire état, pour la contester, d'une version selon laquelle : "La mère de Jésus a été chassée par le charpentier qui l'avait demandée en mariage, pour avoir été convaincue d'adultère et être devenue enceinte des œuvres d'un soldat romain nommé "Panthèra". Séparée de son époux, elle donna naissance à Jésus, un bâtard. La famille étant pauvre, Jésus fut envoyé chercher du travail en Égypte ; et lorsqu'il y fut, il y acquis certains pouvoirs magiques que les égyptiens se vantaient de posséder" (Contra Celsum I, 32 5). Épiphane (315-403) fera référence à cette thèse dans un traité contre les hérésies : "Jésus était le fils d'un certain Julius, dont le surnom était Panthera" (Panarion LXXVIII, 7, 5) – ce nom de Panthera étant commun pour désigner les soldats romains (Deissmann, 1906, p. 871 s.). Ce thème sera developpé par le judaïsme médiéval. Le Toledot Yeshu, la Vie (ou la Généalogie) de Jésus est "le nom d'une famille de textes juifs qui racontent la vie de Jésus et le début du christianisme d'une manière bien différente de la version chrétienne canonique" (sur les sources juives : Evyatar Marienberg, 2003, Niddah, Lorsque les juifs conceptualisent la menstruation, dont nous suivons ici l'exposé).

D'après le Toledot Yeshu, donc, la naissance de Jésus est la suivante. "Marie, une femme de bonne famille, se marie (ou se fiance) avec un homme respectable, un descendant de la maison de David. L'un de leurs voisins est un méchant homme. Dans les versions où cet homme est nommé Joseph, le mari (le fiancé) s'appelle Jean. Par contre, lorsque le mari (le fiancé) s'appelle Joseph, le voisin se nomme Jean. Dans certaines versions, le voisin viole Marie ; dans d'autres, il prétend être son mari (fiancé). L'enfant né de ce rapport sexuel, Jésus, est donc Mamzer, car il est né d'une femme mariée (ou fiancée) qui a eu des relations avec un autre homme. Si cela ne suffit pas pour noircir la naissance de Jésus, plusieurs versions de Toledot Yeshu enseignent que Marie avait ses règles ce jour-là et que le méchant voisin, bien qu'elle l'ait averti qu'elle était Niddah, n'a pas dévié de ses intentions. Voici par exemple la version du [manuscrit de] Strasbourg décrivant la discussion entre Marie et le voisin, Joseph ben Pandera, qu'elle a pris pour Jean, son fiancé : Et elle lui a dit : 'Ne me touche pas, car je suis Niddah'... Et lui, il n'a pas pris ses paroles en compte, il a couché avec elle et elle est tombée enceinte." (id. p.174) "Jésus est donc tout à la fois Mamzer et fils d'une Niddah. [...] Si le couple est fiancé, mais que Joseph n'est pas le père de l'enfant, alors, pour ceux qui rejettent la possibilité d'une fécondation sans père terrestre, Jésus est sans doute, d'un point de vue halakhique, Mamzer." (id. p.174-5) "En fait, dans plusieurs chapitres du Toledot Yeshu, le titre de Ben ha-Niddah est utilisé constamment pour désigner Jésus. Les juifs médiévaux en général ne voulaient même pas prononcer le nom de Jésus. L'expression "Ben ha-Niddah", soutenue par les traditions conservées dans le Toledot Yeshu, leur a servi de pseudonyme pour désigner le dieu de leurs voisins" (id. p.175).

Au-delà de la critique historique – et polémique – les théologiens chrétiens se sont interrogés sur les modalités de cette conception virginale, n'éludant pas, relativement aux représentations médicales du temps, la question de la nature des éléments qui participent à la formation du fœtus divin. Thomas d'Aquin a ainsi pu argumenter que le corps du Christ a été formé du sang de la Vierge, certes, mais de manière spécifique. Le sang d'où procède la conception naturelle, pur par lui-même et distinct du sang menstruel, est attiré dans la matrice par l'union de l'homme et de la femme et participe, de ce fait, d'une impureté dont la conception du Christ a été exonérée. C'est en effet par l'opération du Saint-Esprit que ce sang s'est amassé dans le sein de la Vierge. (id. p.185) "Il semble que plusieurs auteurs juifs médiévaux, écrit Marienberg qui commente cette discussion, savaient que les théologiens chrétiens cherchaient diverses explications pour éloigner le fœtus divin du sang menstruel. Le Nizabon Vetus, ouvrage polémique contre le christianisme rédigé en Allemagne à la fin du XIIIe ou au tout début du XIVe siècle explique : Et si [le chrétien] dit que [Jésus] n'a pas été souillé dans les entrailles [de Marie], car les règles se sont arrêtées chez Marie, et que [c' est] un esprit qui est entré en elle, et qu'il est sorti sans douleur ni souillure de sang…"

"L'auteur de cet ouvrage, poursuit Marienberg, se moque de cette naissance en se basant sur le calendrier des chrétiens eux-mêmes. Le 2 février est le jour de la Lichtmess, le jour des relevailles de Marie, le jour où elle s'est présentée au Temple pour se purifier. Mais si celle-ci n'a eu ni règles ni impureté post-partum, quelle est exactement la signification de cette célébration, ironise l' auteur ? Votre calendrier, dit-il aux chrétiens, ne fait que prouver que Marie, comme toutes les femmes, a eu ses règles, puis s'est purifiée." (id. p. 186) "Dans l'ouvrage polémique connu sous le nom de Vikuah le-ha-Radaq, l'auteur utilise les concepts médicaux de son époque pour attaquer la foi chrétienne. Après une explication portant sur la nature du sang menstruel, l'auteur enseigne, conformément à la médecine du tempd, que parmi tous les vivants, seuls les humains sont nourris de sang menstruel au stade embryogénique. Ce sang est essentiel pour eux, mais à cause de son caractère vénéneux, les petits de l'homme naissent très faibles. Après avoir expliqué cela, il pousse l'idée analysée plus haut ad absurdum : "Alors, Jésus, dont la mère a été fécondée par l'Esprit Saint, et qui n'a pas été nourri de ce sang pollué dans les entrailles de sa mère, aurait dû marcher sur ses pieds le jour de sa naissance, et être intelligent comme il l'était à l'âge de trente ans ! [Mais, en vérité], il est sort de l'endroit connu, petit, comme tous les petits, déféquant et pissant comme les autres enfants..." (id. p.187-188)

*

"Offrez-vous à la très Sainte Vierge" exhorte Tronson (1826, p. 358) en conclusion de sa onzième méditation intitulée "Combien les Prêtres doivent craindre l'impureté". Et il développe, dans sa douzième méditation, "Combien les Ecclésiastiques doivent fuir la fréquentation des femmes". La virginité de Marie, en effet, comme celle du prêtre, procède du "Premier vierge", de Dieu lui-même, selon la forte expression de Grégoire de Naziance (312-389) qu'il cite, virginité qui descend, par le Verbe, par Marie et par le prêtre jusqu'au fidèle – et sauve la vie humaine de son infirmité naturelle. "Considérez, argumente le supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, 1° comme la pureté des Prêtres trouve sa première image dans le Père éternel qui est pur et fécond tout ensemble, et que saint Grégoire de Nazianze nomme pour cette raison le premier vierge. Sa virginité est si féconde, qu'elle engendre un Verbe, lequel étant vierge et fécond comme son principe, produit avec lui, dans une admirable unité, un amour substantiel. Considérez 2° comme le Verbe se faisant chair retient ses deux admirables perfections, naissant d'une mère qui est plus vierge, s'il est permis de parler ainsi, après qu'elle a conçu et enfanté, qu'elle n'étoit dans le berceau ou après son vœu. Le Très-Haut, c'est-à-dire le Père éternel la couvre de sa vertu qui n'est autre chose que sa fécondité virginale dont il lui fait une admirable communication, et par laquelle, n'étant qu'un pure créature, elle est rendue capable d'engendrer dans le temps le même Fils qu'il engendre dans l'éternité, et en la pureté de sa génération. Considérez 3° que ce Verbe étant homme, donne encore à son Eglise cette admirable virginité ; car par la communication de sa pureté féconde, il lui donne la vertu d'engendrer spirituellement de nouveaux enfans, qui sont tous les Fidèles qui la reconnoissent pour leur Mère. Adorez ces premières et divines sources de la virginité et de la pureté des Prêtres [...]" (id. p. 358-359, c'est nous qui soulignons.)

Références

Deissmann, 1906, "Der Name Panthera", Orient. Stud. f. Nöldeke.
Letourneau, G., 1907, Nouveau manuel du séminariste, Directoire de piété à l'usage des clercs de grands séminaires, Paris, Librairie Victor Lecoffre, J. Gabalda et Cie.
Marienberg, E., 2003, Niddah : Lorsque les juifs conceptualisent la menstruation, Paris, Les Belles Lettres.
Sevoy, F. H., 1828, Seconde retraite pour les prêtres, Devoirs ecclésiastiques, tome quatrième, Paris, Gauthier Frères et Cie.
Tronson, L., 1826, Entretiens et méditations ecclésiastiques, Lyon, Busand.