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Université de la Réunion
14 et 15 mai 2009

Religions populaires
et nouveaux syncrétismes


Version provisoire d'un texte qui sera édité dans les actes du colloque ;
la citation est soumise à l'autorisation de l'auteur.

Nicolas Walzer

sociologue.nicolaswalzer@gmail.com
CEAQ, Paris V, Sorbonne

La jeunesse païenne contre le christianisme
Un bricolage religieux de France métropolitaine

Introduction
Fabien, 20 ans, est forgeron et habite dans une maison troglodyte près de Tours. Entretenant une passion pour les BD, Le Seigneur des Anneaux et la musique metal, il se revendique païen. Armand, 27 ans, est un musicien qui revit le week-end le mode de vie païen médiéval. Il enfile une cotte de mailles et croise le fer avec ses amis en reconstituant le folklore de cette époque. Aujourd'hui en France, comme Fabien et Armand, de plus en plus de jeunes se disent « païens ».
Dans quelle mesure cette jeunesse (agrégée autour des médias : musique, cinéma, littérature, Internet) imite t-elle les croyances et mœurs des barbares antiques (Celtes, Vikings et Germains) ? Comment se construit-elle via le bricolage religieux qu'elle déploie ?

1. Une jeunesse très sensible aux questions religieuses
Définissons tout d'abord ce phénomène metal/gothic qui touche des centaines de milliers de jeunes en France métropolitaine.
Le metal, terme générique d'origine anglo-saxonne comme le rock, désigne un style musical où sont présents guitares électriques et sons saturés. De ce point de vue, il est une radicalisation du rock, à la fois sur le plan musical et comportemental. La musique metal naquit en 1970 avec les groupes Led Zeppelin et Black Sabbath, et connaît aujourd'hui un succès comparable aux musiques techno ou rap, notamment avec Marilyn Manson. Elle semble de plus en plus populaire si l'on en croit la première place du groupe finlandais Lordi à l'Eurovision 2006. D'autre part, en juin 2003, en France, quatre groupes de musique metal figuraient dans le Top 40 des meilleures ventes d'albums , tous styles musicaux confondus. Fréquemment, des groupes de metal remplissent des stades de football. Les métalleux et les gothics tendent à se ressembler de plus en plus même si dans la musique gothic, la guitare est bien moins saturée que dans la musique metal.
Dans les réseaux de sociabilité de cette tribu metal/gothic, ce qui retient au premier abord l'attention est la ritualisation et le recours à la symbolique religieuse allant des noms de groupes aux noms d'albums et aux paroles. Lors des concerts ou sur les supports audiovisuels, on observe une mise en valeur d'un imaginaire fantastique et païen. Pour l'acteur, brandir le paganisme revient à critiquer le christianisme. Mais qu'entendre par « paganisme » ?

2. Qu'est-ce que le paganisme ? La distinction néopaganisme/imaginaire païen
Interrogeons le Petit Larousse :
- Païen « Du latin paganus, paysan. Se dit surtout, par opposition à chrétien, des peuples polythéistes […].
- Paganisme, nom donné par les chrétiens des premiers siècles au polythéisme gréco-romain, auquel les habitants des campagnes restèrent longtemps fidèles […] ».

Le terme paganisme fait donc référence à l'ensemble des cultes polythéistes préchrétiens. Il a été désigné par rapport au christianisme qui a repris des termes et surtout des fêtes païennes comme les feux de la Saint-Jean, la Toussaint ou Noël. En effet, lors de son implantation en Europe, l'Église a dû composer avec les religions natives pour s'imposer. En élaborant un syncrétisme, elle a repris d'anciens lieux de cultes païens pour construire ses cathédrales. Ses anges et ses saints rappellent ses fondements polythéistes.
Première constatation, la volonté antichrétienne ou a-chrétienne de nombreux jeunes se disant « païens » ne peut donc jamais s'arracher du christianisme. Il y a un rapport polémique entre christianisme et paganisme qui est à la fois historique et étymologique. Par exemple, Boris nous disait à ce propos :
Je ne crois pas que l'on puisse concevoir le terme paganisme autrement que par une opposition au christianisme car ce serait l'aliéner. Boris.

Comment maintenant différencier le paganisme du néopaganisme qui compte d'innombrables ramifications : celtisme, odinisme et même judéo-paganisme ou pagano-bouddhisme… ? Cet ensemble de cultes se diffuse beaucoup en Europe, à tel point que certains pays comme l'Islande ont reconnu leur culte local comme religion officielle.
Pour clarifier la lecture, il faut établir une dichotomie fondamentale. Tout comme il faut distinguer satanisme et imaginaire satanique (Walzer, 2009), il faut distinguer néopaganisme et imaginaire païen. Le néopaganisme est religieux tandis que l'imaginaire païen est culturel. D'un côté, se trouve la religion néopaïenne avec ses dogmes et ses rituels et, de l'autre, l'imaginaire païen de type culturel qui alimente le cinéma, la peinture, les BD et les musiques metal/gothic. La justification de cette dichotomie réside dans le fait que d'une manière générale, les « isme » comme néopaganisme, satanisme, catholicisme renvoient à ce qui est organisé, implanté, de l'ordre de la doctrine. A l'opposé, la notion d'imaginaire se veut culturelle, c'est un « musée d'images », un « jardin » dans lequel on vient cueillir des références (Durand, 1993).

Les « néopaïens religieux » (néodruides, odinistes, hellénistes…) diffèrent des « païens culturels » par leurs rituels, leur lignée croyante et leur politisation. Les deux se critiquent mutuellement. Par exemple, les religieux se moquent des culturels en leur reprochant de dénaturer le culte en le mélangeant à une « soupe » New Age « commerciale ». En nous inspirant des travaux des sociologues des religions J.P. Willaime et D. Hervieu-Léger, on peut établir que :

Le néopaganisme regroupe un ensemble de religions (odinisme, néodruidisme…) qui mobilisent chacune une activité symbolique traditionnelle fondée par un maître en religion et exercée lors des rassemblements cultuels. Le néopaïen est une personne qui mobilise une activité symbolique recomposée sur la base de cultes préchrétiens et qui a adhéré à une organisation se déclarant héritière de ses cultes antiques et proposant une doctrine en rapport.

Après avoir vu le cas religieux, examinons maintenant le cas culturel en étudiant le profil d'un métalleux.

3. Armand, païen et ingénieur high tech
L'imaginaire païen et notamment celte est très populaire en France : il suffit d'observer le taux de fréquentation de la forêt de Brocéliande et la popularité de ses mythes (le Graal, les chevaliers de la Table Ronde…). Le metal païen est un genre musical en pleine expansion. Il est divisé notamment en metal celtique et metal viking tout comme il y a un rock celtique et un rock viking. Il veut renouveler les traditionnelles musiques folkloriques notamment présentes en Bretagne avec le Festival Interceltique de Lorient. Cependant, au contraire de cette musique folklorique matriarcale et lumineuse, il glorifie une nature patriarcale et ténébreuse.
Musicalement, ce metal celtique ajoute à ses instruments amplifiés : guitare, basse, batterie des instruments ancestraux : flûtes, binious, vielles, bombardes, cornemuses… Cette originalité va de pair avec un concept régionaliste. Ainsi, on chante dans le patois de sa région. Par exemple, un groupe de Provence, Mordicator, était fier de chanter en provençal en déclarant jouer du « true black metal provençal ». Mais à la différence des néopaïens, ces métalleux sont en grande majorité apolitiques.
Par ailleurs, ils aiment la littérature et l'écriture. Boris a écrit, par exemple, un roman structurellement très proche du Seigneur des Anneaux de Tolkien. Il pratique la poésie également. Après plusieurs tentatives, il a obtenu le CAPES d'histoire-géographie. L'histoire est très précieuse à ses yeux, et plus encore, l'histoire romaine dont il se sent directement issu puisqu'il se dit : « païen romain ».
Nous avons aussi rencontré Armand, un métalleux qui, à force de lectures, a acquis une connaissance pointue de la mythologie celtique comme en témoigne sa bibliothèque fortement garnie. Il a créé son propre imaginaire celtique en écrivant une nouvelle. Elle forme le concept du premier album de son groupe de musique.
Les Chroniques de Naerg, notre premier album, raconte une histoire que j'ai complètement inventée. Chaque morceau de l'album met en musique un chapitre de l'histoire et les personnages sont matérialisés par des chants différents. Tout est basé sur ma nouvelle que j'ai écrite à 17 ans. J'ai inventé une langue : le keltain comme Tolkien et sa langue elfique. Les symboles sont l'amour transgressif et le destin du païen. En tant que celte, je suis complètement fataliste. Armand.
Il a mélangé la mythologie celtique aux écrits de Tolkien et à sa propre vision de l'héroïsme païen. Sa nouvelle est émaillée de parricides et fratricides. En la lisant, on note clairement des éléments phares : le sang, l'histoire d'amour impossible, la trahison, la malédiction du brave guerrier.
Mes principales sources d'inspiration viennent des cycles irlandais qui sont avec les récits des bardes gallois, les seules sources à peu près directes dont nous disposons sur la mythologie celtique. Armand.
Le concept du deuxième album de son groupe est centré autour du Sid. Le Sid signifie l'Autre Monde, l'espace souterrain. Car le monde des Celtes est double : à la surface de la terre vivent les hommes ; sous la terre, les dieux ou des esprits qui interviennent parfois dans leurs affaires. La mythologie celtique ne peut concevoir le monde des hommes sans l'idée d'un ailleurs où vivent des dieux, des esprits et des fées. Pour ces jeunes, cette vision cyclique est à l'opposé d'une vision progressiste moderne et de l'eschatologie chrétienne (dualité terre/paradis, Paraclet…). Chez eux, les mythes païens ont fusionné avec leurs goûts artistiques.
Ce qui m'a plu tout de suite dans le metal, c'est son imaginaire. Le premier album de Burzum (un groupe norvégien) m'a procuré des sensations très spéciales. Quand je l'écoutais dans le noir, j'avais la vision d'un mec que l'on poursuivait dans une forêt et qui s'enfuyait désespérément. Cela peut paraître étrange mais des potes m'ont dit avoir eu la même sensation ! Aussi, il m'est arrivé de faire une expérience extra-corporelle un jour lorsque j'écoutais un album de metal alors qu'un orage sévissait dehors ! Armand.
Une telle imagination est singulière, elle nous fait penser au « mundus imaginalis » d'Henry Corbin.
L'imagination est fondamentale chez moi… les plus grands trips que tu puisses faire, c'est dans ta tête ! Il est vrai que l'imaginaire que tu te crées, influe beaucoup dans ta vie quotidienne, tu crées ton propre système de valeurs, le mien est assez bestial instinctif. Armand
Avec L'Imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn'Arabi (Gallimard, 1958), le philosophe Henry Corbin a démontré que certaines personnes peuvent atteindre un autre stade d'entendement : le « monde imaginal ». « Il existe entre l'univers de l'esprit pur et le monde sensible un monde intermédiaire qui est le monde des Idées Images, mundus imaginalis […] ce monde est celui sur lequel a puissance en propre l'Imagination ; […] elle y produit des effets si réels qu'ils peuvent modeler le sujet immanent » (1958, p. 141). Ce monde imaginal prend place entre le monde des sens et le monde intelligible, de la raison. C'est « une Troisième Voie » accessible à l'être humain que certains initiés comme le disciple d'Averroès, Ibn' Arabi (XIIIème siècle), ont parcouru.
Armand semble avoir poussé son imaginaire jusqu'à atteindre ce monde imaginal situé entre ce qu'il perçoit et ce qu'il raisonne. D'après l'anthropologue Gilbert Durand, ce stade est bien plus accessible par la littérature que par le cinéma. En laissant planer des images dans l'esprit plutôt qu'en les figeant sur un écran, la littérature surtout mais aussi la peinture et la musique activeraient davantage l'imaginaire de l'individu.
En ce qui concerne mes références littéraires, il y en a beaucoup. Les ouvrages traitant du monde celtique me plaisent beaucoup. J'ai lu les bouquins de Jean Markale. Le Silmarillion de Tolkien m'a aussi beaucoup marqué car c'est pour moi une réécriture de la Bible. J'admire chez Tolkien les superbes descriptions du Mordor [le royaume des ténèbres, N.D.A.]. Armand.
La littérature et les jeux de rôles ont créé chez cet ingénieur parisien, une faculté imaginative étonnante. Elle lui a permis de se forger son propre monde celtique qu'il tente de rendre plus réel. En effet, la passion de cette jeunesse se traduit parfois par des participations à des associations culturelles païennes. En parallèle à son groupe, Armand a fondé La Compagnie de la Branche Rouge, une association médiévale dont le but est de propager les thèmes païens médiévaux lors de diverses manifestations grandeur nature. Il a un goût prononcé pour les fêtes historiques bien arrosées au sein de son association. Il ne cache pas son goût immodéré pour la bière.
À Provins, on était tous habillés de côtes de mailles avec des épées. On a vécu trois jours exactement comme aux temps païens : tentes traditionnelles, repas autour d'un four recréé pour l'occasion... Puis surtout, nous avons recréé les combats de l'époque. Nous étions en tenue médiévale et nous battions le fer, de beaux combats d'épées comme les guerriers d'antan ! Armand.
Comment sa passion pour les Celtes se reflète t-elle alors dans le monde d'aujourd'hui ? En premier lieu, il s'affirme clairement en décalage avec la société actuelle…

Je ne me reconnais pas dans cette société, j'ai même une vraie haine vis-à-vis d'elle. Dans la société actuelle, tout s'uniformise…et l'uniformité c'est la mort. Armand.

…alors qu'il est particulièrement bien intégré dans notre monde de technologies…

…d'un autre côté, je bosse dans un domaine très pointu de l'informatique et j'ai une formation complètement scientifique. De plus, je suis fan de cyber punk. C'est vrai que cela paraît antagoniste mais j'aime cette contradiction qui me fait vivre ! Armand.

Il travaille en tant qu'ingénieur informatique dans le cryptage des cartes de crédit. La dialogie archaïsme/technologie est récurrente chez beaucoup de jeunes. Mais surtout, ils ont un sentiment réactionnaire face à la vision évolutionniste de la société actuelle. Ils n'acceptent pas les clichés de « barbares » qui collent à la peau des Celtes et des Vikings.

Le monde celtique était bien moins injuste que le nôtre. Quand une tribu était attaquée, elle pouvait lever des troupes pour se venger. Aujourd'hui, comment veux-tu te défendre quand on t'envoie une bombe atomique sur la gueule ?? C'est complètement injuste et désincarné. Certains parlent d'évolution jusqu'à nos jours, c'est l'inverse qui s'est produit. Armand.

Ce terme de « barbares » est précisément interpellant dans ce contexte. Nous allons voir pourquoi.

4. Le retour des barbares. Description ethnographique d'un festival musical
Ce qu'Armand nous signifie à l'échelle individuelle, nous l'avons constaté à l'échelle tribale. En effet, tous les ans en France, se déroule un festival de musique metal et gothic, le Hellfest. Lors de la troisième édition (20, 21, 22 juin 2005), nous assistions à un retour des barbares antiques.
21/06/05 : Il est 01 h 30, la deuxième journée du festival se termine et les métalleux rentrent au campement retrouver leurs tentes. Eux qui ne dorment que très peu lors des festivals, manifestent leur joie d'être ensemble par toutes sortes de cris gutturaux qu'ils modulent à loisir du plus grave au plus aigu : grognements, sifflements, huchements et autres rots. Cette seconde nuit fut l'occasion de quelques manifestations « barbares ».
En effet, à un moment donné, une centaine de jeunes prirent plaisir à éventrer des caddies de supermarché. Tour à tour, ils soulevaient un caddie pour l'envoyer valser sur un autre avec le plus de force possible. C'était un défoulement et en même temps un rituel de rassemblement.
Plus tard, après avoir pris une douche vers 2 h du matin, nous vîmes tout à coup que les sanitaires furent accaparés par quelques jeunes fortement alcoolisés. Manifestement agacés par le disfonctionnement de plusieurs sanitaires, ils commencèrent à taper sur les lavabos, donnèrent des coups de pieds dans les portes des WC, cassèrent les robinets. C'est alors qu'une canalisation céda sous les coups et commença à inonder le campement. Alors que quelques uns continuaient à passer leurs nerfs sur les préfabriqués des sanitaires, certains entreprirent de réparer la canalisation. Après quelques heures de tergiversations, l'eau fut finalement rejetée derrière le campement sur un cheminement bricolé sommairement pour durer jusqu'au matin.
Ces défouloirs de jeunes alcoolisés étaient pourtant inoffensifs : il n'y eut aucune bagarre ou atteinte physique, car précisément régnait ce soir là une ambiance de « joyeuse apocalypse » (Maffesoli, 1990, p. 175). A ceux qui n'ont jamais vécu de festival metal, il nous faut leur dire que ce soir là le campement dans toute son étendue ressemblait véritablement à une simulation apocalyptique. Les hurlements gutturaux féroces et rageurs auxquels répondaient d'autres hurlements criards et autres huchements intempestifs formaient quelque chose de finalement tout à fait postmoderne (dans le sens donné à ce terme par le sociologue Michel Maffesoli : « synergie entre l'archaïsme et le développement technologique »). On peut imaginer le choc d'un profane parachuté au beau milieu de cette veillée païenne devant tant d'animalités.
Y a-t-il là quelque chose de comparable avec les mœurs antiques et la musique des Celtes par exemple ? Les historiens nous disent que ces derniers utilisaient de hautes et bruyantes trompes de chasse, appelées carnyx. Elles servaient d'armes de guerre. Ils ne voulaient pas créer de la musique mélodieuse mais « effrayer l'ennemi en lui glaçant le sang par le vacarme assourdissant engendré » (Plazy, 2001, p. 74). Mais on sait aussi que chez les Grecs également, la musique pouvait être rageuse lors des célébrations religieuses des cultes de Cybèle ou de Dionysos (Poizat, 1998, p. 192-193).
Or, la principale caractéristique du metal est bien son fort volume sonore et sa rage musicale. Le but en serait-il le même que celui des instruments bruyants des ancêtres païens : annihiler l'adversaire qui serait ici les mass media et le christianisme normatif ? Les carnyx seraient l'équivalent de l'alliance guitare/basse/batterie/hurlements du metal. Tout comme les instruments du metal, ils crient la puissance de leurs détenteurs face à l'ennemi. Les Celtes étaient en lutte perpétuelle contre l'envahisseur : les tribus adverses. Nos jeunes païens qui revendiquent être leurs descendants, veulent à leur tour crier leur puissance face à une société de masse qu'ils rejettent. En défendant le mode de vie païen, ils critiquent le mode dominant et la religion dominante. Pour eux, le christianisme est uniformisant puisque, par définition, il se veut universaliste et prosélyte.
Ils apparaissent alors comme des « barbares » si l'on prend ce terme dans son étymologie originelle. Du latin barbarus pris au grec barbaros (« étranger »). Barbaros était un mot utilisé par les Grecs pour désigner d'autres peuples n'appartenant pas à leur civilisation et dont ils ne comprenaient pas la langue. Il s'agissait d'une onomatopée censée imiter ce que les Grecs entendaient des langues étrangères : « bar...bar... » (Le Petit Robert, 2001). Le terme n'avait aucune connotation péjorative jusqu'au Moyen Âge où il désigna ensuite les personnes inhumaines et amorales. L'opinion publique ne comprend pas le metal car son volume sonore et son exubérance rebutent d'un premier abord. Dans son esprit, les cris et hurlements du chanteur raisonnent précisément comme des « bar…bar ».

Conclusion. Une jeunesse « poly(a)théiste »
Ce qualificatif de « barbares » qu'utilisent beaucoup de non-initiés pour qualifier ces jeunes est donc heuristique. En effet, leurs comportements procèdent d'un archaïsme tribal, ils expriment l'animalité qui les structure et sur laquelle ils se construisent.
Pour eux qui sont âgés entre douze et trente ans, l'expérience tribale prime sur l'aspect fonctionnel des objets consommés. Devant la fin des idéologies englobantes, ils puisent leurs codes dans un passé mythique. Ils fuient la réalité occidentale grâce au Seigneur des Anneaux, à Harry Potter, aux concerts... A l'image des grands espaces vierges qu'ils se figurent parfois dans leurs songes, ils rêvent d'une époque païenne où la Nature ne serait pas aliénée par la volonté de l'homme de la maîtriser.
Ces croyances bénéficient de la déchristianisation progressive de la jeunesse. Dans l'océan des « religiosités à la carte », les jeunes piochent la thématique correspondant à leur besoin du moment. Leur imaginaire païen marque leur refus de la dualité dogmatique de naguère pour se tourner vers un pluralisme culturel. Nous sommes passés d'un christianisme de contention, imposé à une pluralité de petits dieux païens.
Si ces jeunes semblent s'opposer à l'autorité parentale, beaucoup restent païens même après avoir fondé leur famille. Leurs emprunts aux mythologies sont parfois pointus et fiables mais aussi souvent ambigus et bricolés. Ils entendent le discours chrétien au premier degré, ignorent les différentes interprétations théologiques de la Parousie. Tout comme le philosophe Michel Onfray, ils ont tendance à « substantialiser » les Evangiles en oubliant que la majorité des chrétiens du XXIème siècle n'interprètent plus littéralement la Bible.
Le christianisme reste donc la toile de fond. En effet, l'observateur s'aperçoit que cet imaginaire est toujours rattrapé par des codes chrétiens. Un exemple de ce paradoxe nous est fourni dans Le Seigneur des Anneaux. De nombreux jeunes s'identifient à Frodon sans imaginer qu'il est le héros d'une épopée christique et que Tolkien était un fervent catholique (Fernandez, 2002). Cet exemple, parmi d'autres, nous en apprend beaucoup sur la façon dont ce monothéisme a façonné les mentalités de cette jeunesse pour aboutir à un « postchristianisme ». On pourrait même parler d'un « poly(a)théisme » : ces jeunes revendiquent plusieurs valeurs, plusieurs dieux alors qu'ils se déclarent pourtant athées par ailleurs.
Au final, le christianisme continue de les tirailler. S'il n'a plus de valeur religieuse, s'il est devenu un fond culturel repoussant par sa hiérarchisation et son institutionnalisation, néanmoins, il demeure toujours fascinant par le sacré et l'absolu qu'il diffuse.


Nicolas Walzer
Docteur en sociologie
CEAQ, Paris V, Sorbonne.

Références bibliographiques

CORBIN, H., 1985, L'Imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn'Arabi, Gallimard.

DURAND, G., 1993, L'imaginaire. Essai sur les sciences et la philosophie de l'image, Paris, Editions Hatier (coll. Optiques Philosophie).

FERNANDEZ, I., 2002, Et si on parlait…du Seigneur des Anneaux, Paris, Presses de la Renaissance.

MAFFESOLI, M., 1990, Au creux des apparences. Pour une éthique de l'esthétique, Paris, Plon (Le Livre de Poche).

PLAZY, G., 2001, L'ABCDaire des Celtes, Paris, Flammarion.

POIZAT, M., 1998, « Diabolus In Musica. La voix du Diable», pp. 191-203, in Aguerre J.-C. (dir.), Colloque de Cerisy. Le Diable, Editions Dervy, Collection Cahiers de l'Hermétisme, Paris.

WALZER, N., 2009, Satan profane. Portrait d'une jeunesse enténébrée, Desclée de Brouwer.